Transcription de l’intervention de Karel Vereycken lors de l’Assemblée générale de Solidarité & Progrès à Paris, le 7 novembre 2015 sur le thème La France pour servir la cause de l’humanité.
La vidéo est disponible sur la page de l’AG 2015 de Solidarité & Progrès.
Lorsqu’on regarde cette carte, on se rend compte que la France « n’a pas la banane ». Car, ce qui frappe d’emblée, c’est que cette « banane bleue », cette zone qui va de Manchester en Angleterre à Turin en Italie en passant par le Benelux, où l’on trouve la plus grande densité démographique et d’emplois industriels par unité de surface, s’arrête presque à notre frontière !
Deux raisons majeures :
Car la France de 2015 vit pour l’essentiel de la finance, des loisirs, du tourisme et des services. Alors que l’industrie apportait 28 % à 30 % de notre PIB dans les années 70, cette partie n’est plus que d’environ 10 %.
Les médias nous mentent en affirmant que la France n’est pas « en crise » mais dans une « mutation profonde ». Alors qu’en vérité nous sommes devant un vol : celui de la République. Une féodalité de l’argent nous vole la République. Et la République, ce n’est pas une épitaphe sur un bâtiment public. La République française, c’est une idée du bien commun, transformée par des générations de citoyens pour faire le bien en France et dans le monde. Et ce moyen, on nous l’a volé, le plus souvent avec notre consentement et devant nos yeux.
Car souvent, nous autres Français, faute de clarté mentale, nous nous comportons comme la grenouille se relaxant dans la marmite posée sur le feu. Ce n’est que lorsque l’eau se met à bouillir que nous nous rendons compte qu’il y a un problème. Le danger, c’est qu’une fois que l’eau boue, la grenouille n’a plus la force de réagir.
Pour ne pas finir comme elle, il faut donc identifier qui nous vole notre République. Pour le voir, je vous propose d’examiner une série de « coups d’États larvés » qui ont eu lieu depuis quarante ans à chaque étage de la société française.
Dans l’ordre, il s’agit d’un coup d’État culturel (eh oui, tout ça commence par les idées) ; d’un coup d’État économique (financier d’abord, monétaire ensuite et enfin budgétaire) ; d’un coup d’État contre notre Défense nationale et notre diplomatie, et enfin, d’un coup d’État administratif et politique qui est en cours.
A partir de Mai 68, une campagne est lancée en France pour répandre le sentiment que le travail est méprisable. Dans les livres et sur les murs, on crie qu’il faut « cesser de perdre sa vie à la gagner ». Un des slogans les plus emblématiques fut peint pendant les événements de Mai 68 sur le mur d’une usine de Sochaux : « Gilda, je t’aime. A bas le travail ! » Un concentré de « l’esprit du temps » et expression du désir d’une autre vie centrée sur le plaisir ! Le but de notre vie n’est plus d’apporter quelque chose aux générations futures par un travail utile et bien fait, mais d’obtenir un maximum de plaisir durant notre brève existence.
A la même époque apparaissent plusieurs idées oligarchiques :
Une fois les De Gaulle et les Adenauer disparus et les frères Kennedy éliminés, les États abandonnent le contrôle de l’émission monétaire pour la livrer aux banques privées transformées en casinos.
Une fois que ce sont les banques qui émettent la monnaie et le crédit et contrôlent les banques centrales, c’est parfaitement logique qu’elles s’emparent des budgets !
Ce contrôle commence en juin 1997 avec le fameux Pacte de stabilité et de croissance limitant le déficit à 3% et la dette publique à 60% du PIB.
Derrière cette folie se cache la théorie de « l’ordo-libéralisme » euro-allemand. Pour faire court, il s’agit de créer un gouvernement d’experts non politisés, une nouvelle synarchie et un cadre juridique contraignant capable de sanctionner les fautifs et ceci pour assurer la « concurrence libre et non faussée ». Si les ultralibéraux et les ordo-libéraux peuvent se chamailler violemment, ils se liguent contre leur ennemi commun : les « États stratèges » disposant de monopoles d’État dans des domaines stratégiques permettant d’avoir « une politique ».
Pour briser ces Etats, l’arme des privatisations. Et puisque depuis des décennies, on réduit les investissements dans les services publics, une fois que tout le monde se plaint qu’ils ne fonctionnent plus bien, des peuples aveuglés applaudissent leur privatisation !
Ainsi, en France, à partir de 1986, on a privatisé ou ouvert le capital des entreprises suivantes :
Le pauvre Valls n’a plus grand chose à privatiser. Il reste les hôpitaux, la police, les écoles, les universités, la surveillance des autoroutes (proposée par Sarkozy), la collecte des impôts, les routes nationales, les barrages (exigé par Bruxelles), les plages (Marseille), les mers, les crèches, les musées. Tout y passe. Pour Halloween, la Ville de Paris, en échange d’un chèque de 350 000 euros, a même privatisé pour 24 heures les catacombes ! On voit que la folie gagne les esprits.
Le but des privatisations n’est pas de rendre ces entreprises plus performantes mais d’en faire des jetons dans un casino financier. N’est-ce pas le 31 décembre 1987, c’est-à-dire une fois les privatisations lancées, qu’on a supprimé le « fixing » à la bourse de Paris. Au lieu de fixer la valeur des actions une fois par jour, elles seront cotées en continu, avec le CAC40 (Cotation assisté en continu) et bientôt le trading à haute fréquence (HFT).
La nature destructrice du système en place fait que l’austérité et les privatisations ne suffisent même pas à faire entrer la France dans les critères.
Ainsi, dans son rapport destiné au G20 publié le 30 octobre, le FMI somme la France d’effectuer une « réforme fondamentale » de son économie afin de garantir « une réduction durable de la dépense publique » et lui conseille « de mettre un terme à la croissance de l’emploi public ». Ensuite, l’institution défend « un relèvement effectif de l’âge de départs à la retraite » et exige de nouvelles coupes dans les transferts sociaux assurés par les collectivités locales. Les capacités d’endettement des collectivités locales doivent être davantage limitées. Mme Lagarde souhaite également que Paris libéralise les professions régulées qui n’ont pas encore été ouvertes à la concurrence par la loi Macron.
A force d’austérité, la France a démantelé son armée. Sous le général De Gaulle, sur la quarantaine de milliards d’euros dépensés pour la défense nationale, un quart allait dans les industries de pointe et la recherche. Sur la trentaine de milliards espérés aujourd’hui, seulement 750 millions y seront consacrés…
De toute façon, depuis que Nicolas Sarkozy a ramené la France dans le commandement intégré de l’OTAN, on fait confiance aux États-Unis pour nous défendre. A force de nous aligner sur Londres et Washington, nous avons renoncé à notre indépendance nationale. Dans de nombreux pays, pour faire des économies, la France partage son ambassade avec le Royaume-Uni. Et sous la menace des amendes du fisc américain, nous avons consenti, dans des conditions scandaleuses, à brader Alstom et des technologies de pointe dans les domaines stratégiques que sont la défense et le nucléaire civil et militaire.
En France, ce coup d’Etat administratif a pris la forme de la fausse réforme territoriale, la loi NOTRe, qui vise à désarmer toute opposition institutionnelle. Rien de plus logique que pour voler la République, il faille démanteler les instruments qui lui permettent d’accomplir sa mission. Je rappelle seulement qu’en 1789, en moins d’un mois, la République se dota de l’État, des départements et des communes. Le premier est désarmé par l’Union européenne, les communes et les départements le sont par leur mise en concurrence avec les métropoles et les régions. La clause de compétence universelle des élus est supprimée, ce qui fera d’eux de simples valets.
Alors dans ces conditions, à quoi bon faire un coup d’État ? L’essentiel du pouvoir est déjà aux mains des empires financiers. Reste… les élections. Mais là aussi, le coup d’État larvé continue : sous couvert de « toiletter » et de « moderniser » les règles des élections présidentielles et législatives, Sarkozy, Valls et Urvoas verrouillent le système.
Après la Grèce et le Portugal, c’est maintenant au tour de la France de s’auto-infliger un coup d’État. C’est exactement ce que demandait une note de JP Morgan du 28 mai 2013. La banque se plaignait que les « constitutions post-fascistes » garantissaient des droits excessifs aux peuples. Seule la suppression de ces droits constitutionnels permettrait de véritables réformes, estimait la banque.
Évidemment, je pense que si vous êtes venus aujourd’hui, et c’est le sujet de nos journées, c’est que vous n’avez pas envie de finir comme cette pauvre grenouille dans l’eau bouillante.
Merci.
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