Le milliardaire « technofasciste », comme le qualifie une partie de la presse, a également profité de son séjour pour déjeuner avec notre ministre de l’Europe et des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot.
En l’absence de toute autre application aussi performante, la France (contrairement à la Suisse) considère le logiciel de Palantir comme incontournable, que ce soit pour le ministère de l’Intérieur, la DGSE (Direction générale de la sécurité intérieure) et désormais, selon certaines rumeurs, pour les douanes.
Palantir, pourrait-on dire cyniquement, possède une « vaste expérience de terrain », que ce soit en Ukraine, à Gaza ou aux États-Unis où elle est utilisée par l’ICE pour identifier des cibles d’assassinat, d’arrestation ou d’expulsion.
L’AIEA a reconnu avoir été induite en erreur par Palantir dans son évaluation de l’avancement du programme nucléaire iranien, une estimation qui a conduit à douze jours de bombardements américains contre l’Iran en juin 2025.
A Paris, dans ses prophéties, Thiel n’a prononcé qu’une seule fois le mot « démocratie ». Pour lui, ce concept n’est qu’un symptôme du mal global qu’il souhaite éradiquer : les « Lumières », qui ont inventé le mythe de la bonté innée de l’homme et de l’égalité du potentiel de développement de tous les êtres humains (noirs, blancs, hommes, femmes, etc.).
Ses acolytes, Curtis Yarvin et le gourou britannique Nick Land, promeuvent des « Lumières obscures » pour faire reculer ces acquis civilisationnels. Selon Nick Land, face à la « modernité chinoise 2.0 », nous avons besoin d’une « Renaissance occidentale ». Yarvin et Land prônent également une politique de provocations constantes afin d’accélérer, par la technologie elle-même, le changement sociologique et politique qu’ils veulent imposer, car personne ne voterait jamais pour leur programme lors d’une élection honnête.
À l’Académie, Thiel a présenté une version augmentée de la première d’une série de conférences prophétiques données ces derniers mois à San Francisco. En gros, il s’agissait d’un condensé de ses textes et exposés les plus connus : du Moment straussien aux conférences sur l’Antéchrist, en passant par Zero to One.
Le cœur du problème ? L’Occident serait englué dans une dialectique opposant la figure de l’Antéchrist (selon Thiel, l’universalisme moral promettant la paix sur terre) à l’Apocalypse, c’est-à-dire une technologie débridée et sans limites.
Entre les deux, une force d’innovation semble paradoxalement destinée à jouer un rôle d’équilibre : le katechon, cette force qui freine la fin des temps.
Thiel n’a pas annoncé aux vénérables académiciens que, pendant longtemps, le juriste nazi Carl Schmitt, lui aussi obsédé par l’Apocalypse (précédée par l’arrivée d’un regime totalitaire soviétique mondial), croyait que le katechon était... Adolf Hitler.
Aujourd’hui, seule l’« accélération technologique » (orchestrée par Thiel et ses collègues transhumanistes du monde privé) pourrait ralentir l’avènement de la fin des temps, et donc l’Apocalypse. Rien que ça.
S’appuyant sur des images apocalyptiques, comme le tableau du symboliste William Blake, Le grand dragon rouge et la bête de la mer, Peter Thiel a tenté de convaincre son auditoire parisien que l’Antéchrist « n’est pas qu’une simple fantaisie médiévale ».
N’ayant pas peur des contradictions, après avoir projeté un extrait vidéo saisissant de 1946, intitulé « One World, or None » (Un monde uni, ou aucun monde), illustrant les conséquences catastrophiques d’une guerre nucléaire, il a mis en garde contre un Antéchrist qui prendrait la forme d’un individu ou d’un « gouvernement mondial totalitaire », propageant des « rumeurs de guerre » et semant la peur afin de « se voir confier le contrôle de la science », que ces risques soient environnementaux ou technologiques, comme ceux posés par l’intelligence artificielle.
Parmi les figures qui alimentent ces craintes, Peter Thiel a cité Greta Thunberg et ces « altruistes anti-IA » qu’il regrette aujourd’hui d’avoir financés naguère. L’écrivain américain Eliezer Yudkowsky, qui plaide pour une réglementation de l’intelligence artificielle, est également mentionné pour avoir mis en garde contre une IA incontrôlable.
Le prédicateur a pu faire son show à l’Académie (excusez-moi du peu) pour mettre le monde en garde contre... la terrifiante petite Greta.
Ce qui est implicite dans la prophétie de Thiel, c’est que si nous cédons aux détracteurs de l’accélération technologique (y compris l’UE et sa sur-réglementation), l’Apocalypse sera une guerre nucléaire !
Interrogé sur les solutions qu’il entrevoit face au déclin de l’Occident, Thiel s’est contenté d’évoquer « l’accélération technologique » et d’alimenter le discours sur la menace chinoise, narratif allègrement repris par JD Vance.
Selon lui, une nouvelle Guerre froide se profile, caractérisée par une « paix injuste ». La situation actuelle – l’ère des empires (russe et chinois) qui se construisent sous nos yeux – offrirait ainsi à l’Occident une occasion historique de se revitaliser.
Comme le suggère ironiquement l’expression « Lumières obscures », il propose une modernité alternative à celle des Lumières, expurgée de l’universalisme moral qui nous aurait soi-disant conduits à la stagnation.
« J’ai plus entendu parler de l’Antéchrist pendant ces quarante-cinq minutes que durant le reste de ma vie », a souri un participant à la réunion. Une centaine de personnes ont protesté contre la présence de Thiel, dont plusieurs jeunes scientifiques et chercheurs.



