C. Onana : Afrique, des richesses minières pour accéder au monde multipolaire

lundi 8 juin 2026, par Tribune Libre

Discours prononcé par Charles Onana, écrivain et politologue, lors de la conférence internationale organisée le 30 et 31 mai 2026 par l’Institut Schiller à Berlin sur le thème « La fin de 500 ans de colonialisme - Pour un dialogue des civilisations ».

Afrique, des richesses minières pour accéder au monde multipolaire

Je remercie très chaleureusement l’Institut Schiller de m’avoir invité, et surtout mon ami Jacques [Cheminade] qui a beaucoup insisté pour que je sois présent à cette conférence, que je trouve excellente. Depuis hier, nous avons pu entendre beaucoup d’interventions de très haut niveau, qui nous montrent la physionomie actuelle de la politique internationale. Elles montrent aussi l’ampleur de la tâche à accomplir pour aller vers un monde multipolaire, un monde de respect où tous les êtres humains sont supposés être égaux sur Terre.

J’ai le défi, après le repas, de ne pas contribuer à encourager votre digestion. Je vais m’efforcer de vous garder éveillés, pas tellement pour moi mais pour mes collègues qui vont me suivre. Je vais vous parler des idées fausses qui ont été répandues en Occident pendant des années sur l’Afrique. Elles avaient un objectif très clair : que les populations occidentales n’aient pas accès à ce qui se passe derrière le rideau, c’est-à-dire à ce qui se passe en Afrique et pourquoi.

Une des idées fausses que vous avez certainement entendues, c’est que l’Afrique est un continent pauvre et misérable. Il fallait donc des âmes généreuses pour lui venir en aide. Ces âmes généreuses, ce sont évidemment les pays occidentaux. Globalement, ces pays mobilisent des fonds pour aller au Sahel, par exemple, pour intervenir sur la famine, ou à tel endroit pour secourir les enfants en difficulté, etc. Et puis, l’Europe a noué de accords dans les années 1940, avant les indépendances des pays africains, dans le cadre de la Commission économique européenne, avec pour leitmotiv toujours le même message : il faut aider l’Afrique à se développer.

A aucun moment on n’a donné l’impression que l’Afrique pouvait être un partenaire, quelqu’un avec qui on pouvait échanger.

Je voulais justement, pour tordre le coup à ses idées fausses, vous donner des informations de sources occidentales, qui permettent effectivement de comprendre pourquoi on a caché aux populations occidentales la vérité sur l’Afrique. Je commencerai par la France, qui est, pour les pays francophones, un élément important, et vous allez comprendre que toute la géopolitique, que ce soit celle d’hier, à l’époque coloniale, ou celle qui se joue aujourd’hui en Afrique, notamment dans les régions où il y a des conflits avec la Russie ou la Chine, repose sur la même problématique.

Le premier document que je soumets à votre attention a été établi en1896 par un général de division français qui s’appelait Charles Philebert.

Il dit ceci : « L’Anglais vise par tous les moyens possibles à se rendre maître de toute l’Afrique. Dans son insatiable avidité, il veut que ce continent entier lui appartienne et que tous les produits servent à augmenter ses richesses. Le seul moyen de mettre un obstacle à cette ambition sans frein est de pénétrer nous-mêmes à l’intérieur de l’Afrique et de prendre possession du Lac Tchad. Alors, la partie ouest sera une position française, autour de nous se regrouperont toutes les ressources du Congo, du Bornu, du Sénégal, de l’Algérie et de la Tunisie, et nous pourrons alors, à partir de cette position avantageuse, faire obstacle aux envahissements que l’Angleterre projette dans l’est de l’Afrique où elle sera aux prises avec l’Allemagne et avec la Russie. »

Je vous l’ai dit, ce document date de 1896.

Il y a un autre document intéressant, qui a été fait par des historiens américains. Beaucoup plus récent (il date de 1978), c’est un recueil de textes réunis par Jennifer Seymour Whittaker, qui s’intitule « Les Etats-Unis et l’Afrique, les intérêts en jeu. » Quand vous discutez avec les chercheurs ou les diplomates américains (ce que j’ai fait pendant de nombreuses années), ils vous disent toujours que les États-Unis n’ont pas d’intérêts en Afrique, car pour eux, c’est le volume des échanges avec le continent africain qui compte. Or, le volume des échanges économiques entre les États-Unis et l’Afrique est de 0,03 %, ce qui est insignifiant. Quand on vous plaque ce chiffre sous le nez, il est très difficile d’opposer la moindre contradiction.

Simplement, que disent les historiens dans cet ouvrage ? « Il apparaît clairement que l’Afrique, et en particulier l’Afrique du Sud, est un important fournisseur de certains métaux que les États-Unis ont en majeure partie l’obligation d’importer. Peut-être plus significatif encore, pour six de ces métaux, notamment l’or, le platine, le manganèse, l’antimoine, le vanadium et le chrome, d’immenses ressources sont concentrées dans les pays de l’Afrique australe. » [1]

Ceci va immédiatement provoquer des rivalités entre les Occidentaux, notamment entre les Etats-Unis et la France, et l’Allemagne dans une certaine mesure, mais le plus important ce sera la Chine, et surtout ce qui était l’URSS à l’époque, devenue la Russie aujourd’hui. Pour les Américains, c’était extrêmement dangereux que les Russes et les Chinois pénètrent le continent africain, à cause notamment de ses ressources. Ils vont donc s’efforcer de trouver, à travers une série d’accords bilatéraux et multilatéraux entre le FMI et la Banque mondiale, les moyens d’y faire face.

Je vais vous donner un autre élément pour que vous puissiez comprendre les inquiétudes des Américains par rapport à la Chine. Il s’agit d’un rapport secret des experts de l’OTAN, rédigé en mai 1965, dans lequel ils disent ceci : « La Chine poursuit quatre objectifs en Afrique : d’abord se faire connaître effectivement comme une grande puissance mondiale, obtenir le leadership du tiers-monde, réduire et finalement éliminer l’influence occidentale en Afrique et empêcher l’Occident d’accéder aux matières premières africaines. Enfin, convertir à longue échéance les peuples africains à l’idéologie communiste telle que les Chinois l’interprètent. »

Ce qui est mis en avant dans ce rapport de l’OTAN de 1965, c’est le non accès aux ressources africaines par la Chine, mais également la crainte de les voir diffuser l’idéologie communiste dans le continent.

Dans cette situation, les États-Unis ont cette même crainte et lorsque la Chine a commencé à se rapprocher de beaucoup de pays africains, autour des années 1970, lorsqu’une famine très importante a touché les pays du Sahel, les États-Unis se sont demandé s’il fallait intervenir en Afrique dans le cadre de cette famine.

A l’époque, M. Kissinger, alors secrétaire d’État des Etats-Unis, a rédigé un rapport qu’il a remis au président Nixon en juillet 1973. Il lui indiquait qu’aux États-Unis, on ne mesure pas suffisamment l’importance que revêtent pour les Américains les ressources naturelles de l’Afrique. L’Afrique possède des quantités considérables de réserves mondiales de phosphates, de cuivre, de cobalt et d’autres minéraux. Les réserves de minerais de fer de l’Afrique sont deux fois plus importantes que celles des États-Unis, elles représentent les deux tiers de celles de l’Union soviétique.

C’est donc à ce moment-là que le président Nixon décide que les États-Unis interviendront au Sahel pour secourir les pays frappés par la famine. Dans l’opinion occidentale, cet aspect de l’intervention américaine n’apparaît nulle part. Je vous dis cela parce que cela permet de comprendre comment on a travaillé à masquer la réalité des ressources africaines, mais aussi l’information dans les pays occidentaux.

Il est probable que peu de gens dans cette salle savent que pendant la Deuxième Guerre mondiale, l’uranium qui a servi à la bombe atomique, larguée sur Hiroshima et Nagasaki, venait du Congo et que c’est l’administration coloniale belge, le gouvernement belge en exil à Londres, qui a négocié avec les Américains pour leur donner cet uranium. A ce moment-là, le chercheur Albert Einstein avait écrit au président américain Roosevelt pour lui dire qu’il fallait faire attention. Si les Allemands mettaient la main sur l’uranium du Congo, il serait possible pour le régime du IIIe Reich d’avoir rapidement la bombe nucléaire. Et ce serait très compliqué pour les alliés de faire face à cette situation.

Évidemment, les services de renseignement américains étaient au courant qu’ici même, en Allemagne, à l’Institut Kayser Wilhelm, les scientifiques, les chimistes et les physiciens travaillaient à la recherche d’éléments pour mettre en place la bombe atomique.

Et donc, je passe rapidement pour que vous puissiez comprendre la suite. Après les événements du 11 septembre, les États-Unis étaient à la recherche de ressources pétrolières pour redynamiser leur économie. Le président George Bush décide alors de créer un commandement unifié américain, basé ici en Allemagne à Stuttgart, ce que beaucoup d’entre vous connaissent comme l’AFRICOM, le bras armé des États-Unis en Afrique, pour organiser sur le plan opérationnel les interventions militaires en Afrique afin de protéger les voies d’approvisionnement en pétrole.

Vous allez comprendre, à travers tous ces exemples et ces points précis que je souligne, que l’Afrique est aujourd’hui un enjeu mondial pour la survie économique des pays occidentaux et aussi des pays orientaux, que ce soit la Chine ou la Russie.

Je rappelle que dernièrement, on a vu le départ quasi forcé de la France des pays du Sahel, notamment du Burkina Fasso, mais également du Niger et du Mali. La réponse du président français Emmanuel Macron a été de dire que les pays africains n’étaient pas reconnaissants par rapport à l’engagement de la France dans la lutte contre le terrorisme.

Mais quand on connaît un peu l’histoire et qu’on s’en tient aux faits, et pas aux positions idéologico-politiques partisanes, on constate qu’une partie de l’énergie pour le nucléaire français a été assurée pendant longtemps par l’uranium du Niger, dont les conventions ont été signées dans les années 60, et par le Gabon et la République centrafricaine. Ces pays qui ont beaucoup de minerais, en particulier de l’uranium, ont garanti l’indépendance de la France pendant de longues années après la grande crise pétrolière de1973.

Cette partie de l’histoire a été évidemment cachée aux Français, cachée aux Africains, et elle se passait toujours derrière le rideau, sous couvert d’« apporter de l’aide aux pays africains qui n’ont absolument rien. »

Eh bien, on a découvert récemment que les pays du Sahel ont décidé de basculer, notamment après la rencontre de Sotchi en Russie, où le Burkina Fasso, le Niger et le Mali ont resserré leurs liens avec la Russie et aussi avec la Chine. L’UE a décidé de rompre ses relations diplomatiques avec les pays du Sahel du fait qu’il y avait eu des coups d’Etat dans ces pays et qu’il fallait revenir à l’ordre constitutionnel.

Ça c’est pour la partie diplomatique, pour la presse et pour amuser la galerie. Mais, dans la réalité, ils se sont rendu compte qu’un certain nombre de pays africains étaient en train de se réveiller de ce long sommeil dans lequel ils se sont ou ont été plongés pendant des années et que maintenant ils voulaient utiliser leurs ressources pour développer leur pays.

On peut critiquer cette approche, mais on ne peut pas reprocher à ces pays de vouloir changer de type d’alliance parce qu’ils se sont rendu compte que les alliances nouées avec l’Occident pendant plus de 40 ans se sont soldées par des échecs cuisants sur le plan économique. Et comme on l’a vu tout à l’heure, du fait que l’Afrique va « exploser » sur le plan démographique, qu’il y a une très forte dynamique au niveau de la jeunesse, les pays africains sont en train de penser à toutes ces questions.

Pour finir, je voudrais reprendre un élément très important (…) Après la chute du mur de Berlin, la question non seulement du droit au développement mais aussi des droits de l’homme est devenue fondamentale pour les États-Unis et pour la France également. Ils considéraient, après avoir eux-mêmes soutenu des Etats policiers et des régimes dictatoriaux pendant 30 ans en Afrique, que la chute du mur de Berlin était un tournant historique à la fois sur le plan politique européen, mais aussi sur le plan des relations internationales. Plusieurs pays européens ont considéré alors qu’il fallait tourner le dos à l’Afrique parce que le nouvel El Dorado, c’étaient les pays d’Europe de l’Est.

Ils se sont rapidement rendu compte que ce n’était pas si simple de se retrouver dans une Europe à 25 ou à 30, avec tous les problèmes que cela posait, même s’il y avait des avantages, mais que l’Afrique restait quand même le grenier le plus important. C’est pourquoi l’Afrique est devenue le principal enjeu pour la survie économique des pays occidentaux, et aussi sur le plan de leur défense, parce que les ressources sont en Afrique et pas ailleurs.

Je voudrais vous citer encore deux exemples. Pour ma part, je suis personnellement très content de la situation de crise que le monde vit aujourd’hui — j’ai vu que depuis hier, il y a beaucoup de gens qui sont un peu abattus par cette situation. Je pense au contraire que c’est une situation très intéressante, parce que pour la première fois, il y a une opportunité de faire autrement. Pour les gens qui ont l’habitude de réfléchir et de penser en termes de perspective d’avenir, ils ont un boulevard devant eux pour inventer des solutions, trouver des idées, innover et apporter une dynamique qui n’existait plus depuis longtemps.

Parce que le monopole de la politique internationale, détenu par la vision occidentale sous tutelle américaine, a anéanti la créativité dans les relations internationales, parce qu’il fallait penser dans une seule direction et par rapport à une seule vision qui était la vision dominante après la chute du mur de Berlin. On est obligé de constater que cette vision n’était pas opérationnelle. On a entendu tout à l’heure notre ami italien demander une réforme des Nations unies, mais les Africains la demandent aussi depuis un certain temps en disant qu’il n’est pas possible de continuer avec une organisation internationale dont la compétence a été formée au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale et que longtemps après, on reste avec les mêmes paramètres, les mêmes acteurs, les mêmes procédés, etc.

Un livre a été publié en 1975, prémonitoire à tout ce qu’on dit aujourd’hui, par l’ancien secrétaire général de l’Unesco, Amadou-Mahtar MBow, que j’ai connu personnellement et avec qui j’ai eu énormément d’échanges sur les questions internationales. Dans son ouvrage « Le nouveau dossier Afrique  », il disait que plus de 60 % de la production mondiale d’or vient d’Afrique, et que la majeure partie, en dehors de l’Afrique du sud, est tirée d’Afrique occidentale. Environ 96 % de la production mondiale de diamants vient d’Afrique et la majeure partie de cette production, en dehors du Zaïre, est tirée d’Afrique occidentale.

Je rappelle, entre parenthèses, que si l’Afrique du Sud a eu sa libération à travers Mandela, ce n’est certainement pas à cause de la lutte contre l’apartheid, mais à cause des compagnies minières qui avaient compris que s’il n’y avait pas quelqu’un de solide et de sérieux à la tête de l’Afrique du Sud, le pays allait perdre beaucoup sur le plan économique.

Plus de 40 % du manganèse est extrait de l’Afrique occidentale, et je finirai sur une déclaration de Chester Crocker, le sous-secrétaire d’Etat chargé des Affaires africaines des États-Unis à l’époque, qui disait que les pays situés au-dessus du Sahara « sont source d’un grand nombre de minerais d’une importance vitale pour notre développement et notre défense. Ces pays nous fournissent la plupart des matières premières que nous consommons et dans certains cas, ils satisfont pratiquement la totalité de nos besoins : en chrome, pour les industries de l’automobile et de la défense, en manganèse, pour la sidérurgie, en cobalt, pour la production des moteurs à réaction et autres équipements, ainsi qu’en cuivre, diamants industriels, etc. ».


[1« Aujourd’hui, plus de la moitié de la production mondiale de vanadium, de platine, et de diamants, provient d’Afrique Australe qui fournit également, un tiers environ de la production d’or, et 1/5 de la production de cobalt. On y trouve aussi d’immenses réserves de charbon, cuivre,nickel, platine ou encore graphite. » Encyclopédie Universalis