Pourquoi Churchill a sollicité la CIA en 1953 pour faire un coup d’État en Iran
par Karel Vereycken
Du pétrole pour la Royal Navy
Au début du XXe siècle, les Britanniques découvrent un important gisement de pétrole à Masjed Soleiman, en Perse (Iran). C’est alors qu’est créée en 1909 l’Anglo-Persian Oil Company (APOC), qui exploite rapidement la plus grande raffinerie de pétrole au monde basée à Abadan.
En 1913, peu avant la Première Guerre mondiale, les dirigeants de l’APOC négocient avec un nouveau client, Winston Churchill, alors Premier Lord de l’Amirauté. Dans le cadre d’un programme d’expansion triennal, Churchill souhaite moderniser la Royal Navy britannique en abandonnant les navires à vapeur au charbon au profit du pétrole. Bien que la Grande-Bretagne dispose d’importantes réserves de charbon, le pétrole présente l’avantage d’une densité énergétique supérieure, permettant une plus grande autonomie des navires à capacité de soute égale. De plus, Churchill souhaite ainsi affranchir la Grande-Bretagne de sa dépendance envers les compagnies pétrolières Standard Oil (américaine) et Royal Dutch Shell (néerlandaise).
En échange d’une sécurité d’approvisionnement en pétrole pour ses navires, le gouvernement britannique injecte des capitaux dans l’entreprise et, ce faisant, acquiert une participation majoritaire de 51 % dans l’APOC. Le contrat conclu entre le gouvernement britannique et la société porte sur 20 ans. Le gouvernement britannique, pour les raisons que nous venons d’évoquer, garde alors la haute main sur la compagnie pétrolière et les bénéfices qu’on en tire.
Le 28 avril 1951, Mohammad Mossadegh est nommé Premier ministre par le chah Mohammad Reza Pahlavi. Deux jours plus tard, la Loi de mise en œuvre pour la nationalisation de l’industrie pétrolière est adoptée par le Parlement iranien. La National Iranian Oil Company (NIOC), ou en français la Société nationale iranienne de pétrole (SNIP), est fondée. Le 1er mai 1951, le Sénat iranien approuve la loi, et le lendemain, le chah Mohammad Reza Pahlavi en signe la mise en œuvre.
Winston Churchill et les Britanniques sont fous de rage. Churchill ordonne alors au MI-6 de lancer l’opération « Boot » et sollicite l’aide de l’administration Eisenhower. Sous la direction d’Allen Dulles, la CIA déclenche alors Opération AJAX, visant à orchestrer un coup d’Etat contre le Premier ministre qui vient de nationaliser l’Anglo-Iranian Oil Company (AIOC). Cette dernière avait à l’époque pour banquier la J. Henry Schroeder Banking Corporation, dont Allen Dulles était membre du conseil d’administration. Son frère, John Foster Dulles, secrétaire d’État d’Eisenhower, travaillait pour sa part en tant qu’associé du bureau d’avocats newyorkais Sullivan & Cromwell, pour étendre en Iran les opérations de son client, la Chase Manhattan Bank. Foster va alors s’efforcer de convaincre Eisenhower, qui, après une soirée bien arrosée, consent à l’opération, à condition que la main américaine « ne soit pas visible ».
A la réunion du Conseil national de sécurité du 4 mars 1953, Allen Dulles prétend qu’avec Mossadegh, les Soviétiques vont mettre la main sur le pétrole iranien. Foster en rajoute une louche en affirmant qu’après leur prise de contrôle de l’Iran, ce sont 60 % des hydrocarbures du monde qui tomberont aux mains des communistes. Un seul reste convaincu qu’Anglais et Iraniens pourraient trouver un accord : Eisenhower. Un mois plus tard, Allen Dulles lance le projet MK-Ultra pour se familiariser avec l’usage des drogues dans des opérations clandestines.
Il faut donc intervenir en Iran, et vite. Dirigé sur le terrain par l’agent de la CIA Kermit Roosevelt (petit-fils du président Theodore Roosevelt), le coup échoue techniquement, mais une foule enragée de trois cents personnes finit par prendre d’assaut le siège du gouvernement. Bien que pro-américain, Mossadegh, selon le narratif fabriqué pour l’occasion, serait trop faible pour résister à une éventuelle menace communiste. Une petite musique qu’on a souvent entendue pour justifier les coups tordus contre les dirigeants des pays non-alignés, notamment contre Lumumba au Congo.
Arrêté, jugé et reconnu coupable de trahison par le tribunal militaire du shah, Mossadegh est condamné le 21 décembre 1953 à trois ans de prison, puis assigné à résidence à vie. D’autres partisans de Mossadegh sont emprisonnés, et plusieurs condamnés à mort. Le coup d’État renforce l’autorité du Shah, qui continuera à régner d’une main de fer sur l’Iran pendant les 26 années suivantes en tant que monarque pro-occidental, jusqu’à son renversement lors de la révolution iranienne de 1979.
Après l’opération TPAJAX ou AJAX, la Société nationale iranienne de pétrole (SNIP) est rapidement privatisée pour devenir le noyau central du grand conglomérat, aujourd’hui connu sous le nom de BP (British Petroleum). Selon des documents et archives déclassifiés de la CIA, certains des criminels les plus redoutés de Téhéran ont été engagés par la CIA pour organiser des émeutes pro-shah le 19 août. D’autres hommes, payés par la CIA, furent acheminés à Téhéran en bus et en camion pour prendre le contrôle des rues de la ville. Entre 200 et 300 personnes ont été tuées lors de ces affrontements.
Selon le journaliste américain Stephen Kinzer, l’opération prévoyait des attaques sous faux drapeau, le recours à des manifestants rémunérés, des provocations, la corruption de personnalités politiques iraniennes et de hauts responsables de la sécurité et de l’armée, sans oublier la propagande pro-coup d’État.
Rôle britannique
Dans un article publié en mai 1985, l’Observer rapporte que Norman Darbyshire, un ancien officier des services secrets britanniques, est passé aux aveux. Cet agent du MI-6 a révélé au journal que c’était lui qui avait mené en 1953 une partie de l’opération secrète et violente pour renverser Mossadegh.
« On ignore toujours qui a fait fuiter l’information à l’ Observer, ni pourquoi », a déclaré le cinéaste Taghi Amirani avant la sortie, en 2020, de son documentaire, Coup 53.
Pour Amirani, le tournant décisif s’est produit lorsqu’il a découvert des éléments de preuve essentiels dans des documents de recherche abandonnés, issus d’une série documentaire phare de Granada datant du milieu des années 1980, intitulée « End of Empire » : il s’agissait d’une transcription fragmentée, vraisemblablement destinée à être intégrée dans un épisode consacré à l’Iran, d’un entretien avec Darbyshire, qui s’y exprimait sans détours.
Darbyshire travaillait en étroite collaboration avec son homologue de la CIA, Stephen Meade, dont l’interview pour le documentaire n’a pas non plus été diffusée. Il décrit son collègue britannique Darbyshire comme « une personne très compétente qui parlait couramment le farsi ainsi que le français ».
Rôle américain
En août 2013, le gouvernement américain finit par reconnaître son rôle dans le coup d’État en déclassifiant un grand nombre de documents gouvernementaux confidentiels, démontrant ainsi sa responsabilité dans la planification et l’exécution de l’opération. La CIA a reconnu que le coup d’État avait été mené « sous sa direction » et « comme un acte de politique étrangère américaine, conçu et approuvé au plus haut niveau de l’État ».




