Occupés par un ogre financier en pleine déliquescence et engagés dans un processus d’auto-cannibalisation, les pays occidentaux sont fortement enclins à chercher ailleurs dans le monde les solutions à leurs propres problèmes. Les régions visées répondront à ces agressions avec les moyens dont elles disposent et cesseront de nous fournir à bas prix leurs ressources, dont nous sommes largement dépendants. Le détroit d’Ormuz n’est pas le canal de Panama. Faire exploser le gazoduc Nord Stream II qui fournissait du gaz bon marché à l’Europe, facteur majeur pour sa compétitivité industrielle, n’était pas non plus l’idée la plus lumineuse.
Ainsi, aujourd’hui, nous commençons à payer « la douloureuse » pour les crimes, bêtises et dégâts causés par nos propres gouvernements, qui se contenteront de saupoudrer les secteurs en grande difficulté avec quelques miettes pour éviter que les présidentielles ne dégénèrent en un raout géant de Gilets jaunes.
Crise alimentaire
Sur le plan alimentaire, l’impact de la guerre contre l’Iran se manifestera comme une onde de choc : une petite vague innocente qui, si rien n’est fait, enflera pour se transformer en tsunami cataclysmique. D’autres parlent de bombe à retardement.
En effet, deux mois après le début du conflit, les prix n’ont pas tellement augmenté pour la plupart des consommateurs. Début mai, le géant de la grande distribution Carrefour assure que ses prix sont restés inchangés, tout comme la chaîne de supermarchés discount allemande Aldi.
Mais ça ne va pas durer. Car la production s’effectue par étapes dans le temps, ce qui fait que le cycle complet dure plusieurs mois :
- Le gaz est transformé en engrais.
- Les engrais permettent les cultures.
- Les récoltes deviennent de la nourriture.
- Le transport et la distribution rendent les produits disponibles aux consommateurs.
Pourquoi la hausse des prix se fait-elle attendre en France ? La raison est simple : la plupart des aliments présents dans les supermarchés ont été produits grâce à des intrants (engrais, produits phytosanitaires, etc.) achetés ou contractés avant la crise.
Le cas des engrais
Les fertilisants azotés sont fabriqués à partir d’ammoniac, obtenu en combinant l’azote de l’air et de l’hydrogène provenant de gaz naturel, dont les cours flambent. Près de 80 % du coût de production de l’ammoniac est lié à l’utilisation du gaz. Il existe plusieurs types de ces engrais : sous forme liquide (solution azotée) ou de granulés (ammonitrate et urée). Il existe un autre engrais, qui lui aussi est menacé de pénurie : la potasse, dont 30 % vient de Russie et de Biélorussie, qui ont toutes deux renoncé à en exporter.
L’Europe produit ses propres engrais azotés, mais à partir de gaz importé. Or, avant la guerre contre l’Iran, la production européenne était déjà inférieure de 19 % par rapport à son niveau de 2019, et il faut au moins trois à quatre ans pour construire une usine d’engrais.
Avec la guerre, les approvisionnements en urée, en provenance de la plus grande installation de production mondiale, au Qatar, ont été interrompus. La perte totale est estimée à environ un tiers des volumes mondiaux, entraînant une forte hausse de son prix. Quant au prix du gaz, il a augmenté de 59 % et celui de certains engrais de près de 50 %. En Allemagne, l’urée, l’engrais le plus commercialisé, se vend désormais autour de 550 € la tonne, contre environ 370 € avant la guerre.
Au printemps, les agriculteurs européens ont eu de la chance. La plupart avaient constitué des stocks d’engrais avant la guerre, et les responsables de la Commission européenne affirment que les besoins de cette saison sont « largement assurés ». Cette chance est en train de tourner. Les agriculteurs passent déjà leurs commandes pour les semis d’automne, et le compte n’y est pas. Le blé se vend au même prix qu’avant la guerre, malgré la hausse du coût des engrais. Les gros pourront tenir un moment ; les petits, faute de marge, péricliteront. Dès lors que le coût de production dépassera le prix de revient, agriculteurs, pêcheurs, transporteurs et industriels renonceront à leur activité afin de ne pas précipiter leur propre faillite.
Ecolos radicaux et malthusiens, comme le roi Charles III que toute l’Amérique applaudit, pourront se réjouir de toutes ces guerres et conflits : moins d’engrais, moins de production et donc, à terme, moins de gens sur Terre !
Produire avec moins d’engrais, c’est se tourner vers des cultures moins exigeantes ou réduire les apports d’azote. Les deux options se traduiront par des récoltes plus faibles en 2027, année où les consommateurs ressentiront enfin les conséquences de la guerre. Certains pays n’ont même pas bénéficié des nécessaires apports d’engrais printaniers. L’Irlande ne possède quasiment aucune industrie nationale d’engrais, et 90 % de ses terres agricoles sont des prairies qui nécessitent un apport d’azote durant toute la saison.
L’Italie et la France, contrairement à l’Allemagne, ont demandé la suspension immédiate de la taxe carbone (CBAM). Entrée en vigueur le 1er janvier, elle impose une surtaxe sur les importations en provenance de pays dont la réglementation climatique est moins stricte. La Commission tranchera.
Les agriculteurs américains, qui attendent l’approche des semis pour acheter leurs engrais et ont donc moins de temps pour constituer des stocks, ressentent déjà les difficultés qui toucheront l’Europe l’année prochaine. Selon l’American Farm Bureau Federation, près de 70 % d’entre eux déclarent ne pas être en mesure d’acheter les engrais nécessaires pour cette année.
Dans les pays en voie de développement, la crise est immédiate et elle est gravissime car les producteurs ne disposent d’aucuns stocks d’engrais. Le Brésil risque d’être confronté à une pénurie de phosphate pouvant atteindre trois millions de tonnes avant ses semis de soja, en septembre. L’Éthiopie, qui achemine 90 % de ses engrais azotés via Djibouti depuis le Golfe, est dans l’impasse. L’Inde a acquis des volumes record d’urée, à un prix près de deux fois supérieur à celui d’il y a deux mois. Son prix étant hors de portée pour bon nombre de petits producteurs, c’est l’État indien qui, en prenant en charge le surcoût, court à la faillite. La Chine, qui dépend des hydrocarbures en provenance du golfe Persique et du Venezuela, a pris ses précautions. Elle a suspendu les exportations d’engrais phosphatés jusqu’à fin août, restreint les mélanges azote-potassium en mars et annoncé l’arrêt des exportations d’acide sulfurique à partir de mai.
Les stocks mondiaux de céréales élevés, gonflés par les récoltes record de l’an dernier, pourraient limiter l’impact immédiat de la crise sur l’approvisionnement alimentaire mondial. Cependant, les organismes agricoles, dont le Conseil international des céréales, révisent déjà à la baisse leurs prévisions de récolte, tandis que l’ONU alerte sur les risques pour la sécurité alimentaire dans les pays en développement. Le Programme alimentaire mondial des Nations unies a averti que 45 millions de personnes supplémentaires pourraient basculer dans une situation d’insécurité alimentaire aiguë si la guerre se poursuit au-delà du milieu de l’année. Et ce, rien que pour cette année.
Quelles solutions ?
Pour donner quelques pistes :
1. La diplomatie doit faire son retour pour régler les différends, aussi bien concernant l’Ukraine que le détroit d’Ormuz. En clair, faute de nous mobiliser en faveur d’une nouvelle architecture de sécurité et de développement mutuel, la crise alimentaire risque de prendre des proportions bibliques. La logique surannée du chacun pour soi doit être bannie, et la complémentarité prévaloir sur la concurrence. Engageons-nous dans la dynamique des BRICS.
2. Dans ce cadre, la France et l’UE doivent immédiatement renouer le dialogue avec la Russie afin de reprendre les livraisons en gaz et en pétrole. N’en déplaise à l’administration Trump, le gazoduc Nord Stream II doit rouvrir. Cessons d’acheter du GNL américain, deux fois plus cher.
3. La France doit faire abroger le mécanisme européen de calcul du prix de l’électricité. Alors que nous disposons, grâce à des décennies d’investissement dans le nucléaire civil, d’une électricité bon marché, nous la payons à des prix scandaleux.
4. Démasquons une fois pour toutes le grand mensonge sur la prétendue nocivité du CO2, qui ne profite qu’aux spéculateurs en bourse. Abrogeons la loi Hulot qui nous empêche d’exploiter nos ressources en hydrocarbures en Guyane française.




