Intervention de Jacques Cheminade, président de Solidarité & Progrès, lors de la conférence internationale de l’Institut Schiller à Berlin le 30 et 31 mai 2026.
Un nouveau départ pour empêcher l’extinction de l’humanité
Le titre de ma présentation vise un système financier et idéologique qui porte en lui la guerre et promeut une culture de la mort. Ce qui se passe à Gaza, au Liban, en Iran, en Ukraine et au Soudan sont les expressions d’une même matrice criminelle.
C’est Marco Rubio faisant à Munich l’éloge de l’histoire occidentale dans sa dimension coloniale, pour conclure que sa suprématie doit s’exprimer par la force. C’est Charles III et Benjamin Netanyaou se faisant longuement applaudir - standing ovation - au Congrès américain, l’un exhibant une carte du Grand Israël, l’autre affirmant que l’indépendance américaine a été inspirée par des idées de souche britannique, vite approuvé par un Donald Trump dont la Grande Amérique va du Groenland à la Terre de Feu. C’est le Secrétaire américain à la guerre, Pete Hegseth, ou la conseillère spirituelle de Donald Trump, Paula White, proclamant que Dieu bénit ceux qui mènent une juste guerre en assassinant les civils et les chefs d’Etat de l’ennemi iranien.
Ainsi croît un nouveau fascisme, dont la source est l’impérialisme britannique et le principe de gouverner par la peur. Cet impérialisme est en train de muter aux Etats-Unis, sous forme d’une alliance des Seigneurs de la Tech de Silicon Valley, étendant maintenant leurs opérations au Nevada et au Texas, avec les Seigneurs de Wall Street promouvant un dollar financier qui n’a rien à voir avec le dollar du peuple américain, une fausse monnaie émise par impulsions électroniques et découplée de l’économie physique. C’est un fascisme techno-militaro-financier, avec ses relais médiatiques, qui prétend dominer le monde en abolissant une démocratie devenue un empêchement, comme le proclament ouvertement les dirigeants de Palantir ou de Microsoft. Leur seule contribution à l’économie réelle, aux Etats-Unis comme en Europe occidentale, est le financement du secteur de la défense associé à l’intelligence artificielle et l’exploitation de métaux rares nécessaires aux armes modernes. Ce sont les 1500 milliards de dollars de Donald Trump associés à cet effet. La cyber-guerre nucléaire est leur horizon. Tandis que la City de Londres continue à laver et blanchir l’argent de plus en plus sale des paradis fiscaux.
Nous sommes déjà aujourd’hui au-delà d’une guerre froide, plongés dans une logique géopolitique qui, si nous n’en arrêtons pas le cours, conduira à de monstrueuses destructions menaçant d’anéantir l’humanité. Nous savons tous ici qu’il faut changer de cap. Et, comme il a été dit et répété ce matin, nous savons qu’une nouvelle architecture de paix par le développement et la sécurité mutuels est la clé de ce changement.
Je voudrais ici apporter trois points.
Le premier est de souligner que ce système, associé aux crimes de guerre, est un système mafieux de crime organisé. Son fonctionnement est celui d’un instrument de destruction de la vie, d’une guerre contre les peuples. En ce sens, l’affaire Epstein n’est que la partie émergée de l’iceberg sanglant.
Le second point est qu’il n’est pas une fatalité « occidentale ». Il est au contraire la trahison du meilleur que l’Occident ait apporté au monde, c’est une métastase qu’on a laissée croître, jusqu’à prendre le contrôle du corps.
Enfin, que pour participer à la nouvelle architecture, nous devons changer de manière d’agir et de penser, c’est-à-dire explorer nos capacités humaines au-delà d’une logique formelle réduite à la déduction et l’induction. Einstein nous dit qu’on ne peut jamais parvenir à résoudre un problème dans les termes où il a été posé ; aujourd’hui notre défi est d’éduquer nos émotions pour les accorder à cette capacité humaine de transcender les limites formelles pour le bien commun, nous inspirant de ceux qui y sont parvenus dans le passé, en nous attachant à leur démarche.
Premier point : ce système destructeur ne s’appuie pas sur le consentement des gouvernés mais sur leur viol. C’est la loi du plus fort, le vrai visage de l’ordre basé sur des règles. Comme tout colonialisme a eu son Code noir organisant l’esclavage, aujourd’hui partenaires associés sur l’archipel planétaire du blanchiment de l’argent sale, gouvernements, mafias du bas, compagnies bancaires et sociétés transnationales se livrent au pillage du bien commun, en toute impunité ou même en toute légalité. Ils ont leurs règles et les assassins financiers chargés de les exécuter, comme l’a montré John Perkins dans ses Confessions d’un assassin économique.
Ce capitalisme criminel organisé a en effet ses règles du jeu. Il soutient le train de vie et participe au financement et à la corruption des partis et dirigeants politiques les mieux à même de maintenir en état le système qui leur est si favorable.
Sa loi est le vol généralisé du produit du travail des hommes et des richesses communes, entraînant une corruption généralisée. Ce n’est donc pas seulement à des individus trichant avec les règles du système qu’il faut s’en prendre, mais à tout un système mondialisé devenu mafieux de haut en bas. Seule la dynamique d’une nouvelle architecture sera de nature à enrayer puis à mettre fin à ce système. Le dirigeant ivoirien Houphouët-Boigny, dont on dénonçait la corruption, déclara un jour à la télévision de son pays qu’effectivement il était corrompu, mais que pour changer les choses il fallait s’en prendre au système des corrupteurs.
Second point : l’accusation lancée contre le comportement des pays occidentaux, qui est amplement justifiée, mais qui jette le bébé des apports conceptuels et humains développés en Occident, avec l’eau sale du bain colonial. Les pays occidentaux, les Etats-Unis comme les Etats membres de l’Union européenne, ont trahi leur message intellectuel et moral en devenant prédateurs. Lyndon LaRouche, avec sa Science de l’économie chrétienne, a défini les fondements de ce message. Je n’ai pas le temps ici de le développer, mais c’est que tout être humain est créé à l’image de Dieu, donc est capable de devenir créateur : imago viva dei et capax dei. Nicolas de Cues, le plus grand penseur de l’aube de la Renaissance, a insisté sur cette capacité et écrit De pace fidei, un dialogue entre croyants de diverses religions, parvenant à la conclusion que par des cheminements différents, une entente était possible et nécessaire car l’adhésion à un principe créateur se trouvait en chacun d’eux.
C’est ce principe créateur partagé qui permet d’échapper à la fatalité d’une Tour de Babel et, en œuvrant ensemble pour un bien commun, en travaillant ensemble, de parvenir à une détente, une entente et une coopération, échappant à une logique de pouvoir et de domination, à la simple volonté de puissance exercée au détriment de l’autre.
C’est le fondement de notre Plan Oasis pour l’Asie du Sud-Ouest et de la nouvelle architecture internationale indispensable pour la paix, fondée sur la coïncidence des opposés, comme Léon XIV l’a affirmé dans son intervention lors du Jubilé, dans la voie ouverte par Rerum Novarum de Léon XIII et les Encycliques de ses successeurs.
J’ajouterai que la France devrait se ressaisir et y avoir sa part pour deux raisons. La première est que c’est le grand humaniste Jacques Lefèvre d’Etaples qui a fait imprimer en 1514 les œuvres complètes de Nicolas de Cues, réalisant une édition collective internationale en coopération avec toute l’Europe.
La seconde raison est le toast d’Alger de 1890. Le cardinal Lavigerie, archevêque d’Alger et de Carthage, ami personnel de Léon XIII et engagé contre l’esclavage et les excès de la colonisation, communiqua par ce toast l’acceptation par le pape de la République laïque. Le récent voyage de Léon XIV en Algérie s’est situé dans cette perspective historique de dialogue et de paix entre religions. Son appel à la paix condamnait les bombardements de populations civiles et appelait toutes les religions et même les non-croyants à s’unir pour la cause de la paix. Rappelons que dans l’avion qui le menait à Alger, il déclara, face aux attaques de Trump, que son administration ne lui faisait pas peur et que sa mission était de témoigner des Evangiles.
Ajoutons sur ce second point deux choses fondamentales au moment du 250e anniversaire de l’indépendance américaine. La première est que les fondateurs des Etats-Unis se sont révoltés contre le colonialisme britannique et que c’est cette libération qui doit être célébrée, comme elle va l’être par tous nos amis et camarades. L’Amérique n’est pas un pays « fondamentalement anglo-saxon » mais une nation qui s’est libérée de l’occupation coloniale britannique et, dans son essence, un melting pot d’immigrés venant y trouver une vie meilleure et le respect humain. Les intérêts de l’impérialisme britannique ont toujours tenté de réoccuper les Etats-Unis, d’abord militairement puis, suite à leur échec, sous une forme culturelle et militaro-industrielle, jusqu’à culminer aujourd’hui dans la forme du nouveau fascisme techno-militaro-financier, qui est une puissance occupante au sein de la République.
Troisième point, changer notre manière de penser. Nous subissons ce qui est non seulement une guerre contre les peuples, car l’oligarchie criminelle est par son essence malthusienne, mais tout autant une guerre contre nos esprits. C’est une guerre cognitive qui puise dans les méthodes militaires de contrôle et dans les méthodes commerciales de dépendance addictive. L’éducation et le travail sont déshumanisés : ils sont réduits soit au simple maintien de l’ordre existant, soit à l’acquisition de compétences pour le servir. Les loisirs sont occupés par les écrans, un monde d’addictions avec la multiplication d’actions violentes, first person shooter ou sexualité débridée, les algorithmes pratiquant un véritable apartheid mental et les jeux vous entraînant à gagner de l’argent en pariant, comme un trader, sans travail créateur. L’intelligence artificielle n’est pas une menace qui se substituerait aux humains, elle est limitée à traiter les données existantes, mais elle peut nous abaisser à son niveau, en nous maintenant au stade de perception logique sans exprimer de capacité créatrice, et en faisant tout ce qu’il faut pour que l’on reste accro.
Il est donc nécessaire d’être lucide pour faire face. Cependant, être simplement lucide peut conduire au cynisme ou à s’évader dans l’impuissance. L’on peut ainsi se laisser aller à des délectations morbides, le plaisir, la fascination que l’on peut éprouver en se contentant d’analyser ce qui va mal et en se plongeant dans le pessimisme. Il faut être vacciné contre les symptômes que manifestent ceux qui nous entourent pour pouvoir y résister ! Saint Augustin, dans sa Cité de Dieu et ses Confessions, nous montre que se réjouir de la souffrance d’autrui, ou simplement l’examiner en se satisfaisant de la justesse de son analyse, est une corruption du cœur qui contredit la charité. Lyndon LaRouche a montré que toute analyse psychologique doit être au contraire une analyse active de l’acte créateur, une psychologie de la capacité humaine de découvrir, s’exprimant dans l’engagement politique pour inspirer son prochain et améliorer sa société.
LaRouche a réagi dès le départ contre la conception cybernétique de Norbert Wiener et de John von Neumann, pour qui la transmission d’informations se réduisait à un émetteur, un récepteur et un « feed back », un rapport « logique » quelle que soit la réelle substance du message. Aujourd’hui, l’intelligence artificielle, que j’appellerais intelligence aristotélicienne, couvre, à partir des données existantes dont elle se nourrit, tout ce qui est déjà connu. Elle est comme la cybernétique, même si c’est à une échelle « logiquement » sans comparaison, incapable de réellement créer quoi que ce soit car elle arpente le champ du connu. Sam Altman, le cynique créateur d’Open AI, a lui-même déclaré que le tort des gens est de la prendre pour une créature alors qu’elle est juste une excellente assistante.
LaRouche s’adresse à la nature de l’acte créateur dans sa préface à La Science de l’Esprit humain, datant de 1983 :
Dans le domaine de l’action politique, Charles de Gaulle souligne qu’il ne peut y avoir de prise de décision réellement scientifique sans l’adhésion du sentiment.
Ecoutons enfin Friedrich Schiller nous impartir : « Elevez-vous d’une aile hardie au-dessus du cours de votre temps. Que déjà dans votre miroir commence à poindre le siècle futur. »
Là une « humanité magnifique » se rend capable d’élever le présent car le chemin de sa raison passe alors par le cœur.





