A Mme Helga Zepp-LaRouche,
à M. Jacques Cheminade,
à tous les artisans de paix de l’Institut Schiller et d’ailleurs,
Le bilan historique du Nouvel Ordre mondial unipolaire n’est pas bon. Non seulement la fin triomphale de l’histoire qu’avait annoncée Fukuyama n’a pas eu lieu, mais après l’URSS, c’est l’empire anglo-américain qui s’effondre à présent sous nos yeux.
Le prestige que l’Occident global avait conquis dans l’histoire des derniers 500 ans de la modernité, il l’a progressivement perdu au fil des guerres qu’il a lancées, par les violences coloniales et l’ethno-suprémacisme, par l’esclavagisation protéiforme des forces productives jusqu’à la paupérisation de ses propres populations, bref par une stratégie économique et militaire du chaos généralisé au profit d’une oligarchie financière mondialisée.
Sous le concept d’un « ordre basé sur des règles », la folle justice qu’il a tenté de légitimer et d’imposer au monde apparaît finalement pour ce qu’elle est : un paradigme du pouvoir, c’est-à-dire la conception d’un monde essentiellement vu comme ensemble de rapports coercitifs de force et de domination résumés par la loi du plus fort.
Le pillage du petit jardin planétaire l’a réduit à une jungle. Le rêve d’un marché mondial lancé par Vasco de Gama, Magellan et Colomb, le rêve d’une maîtrise technoscientifique du monde formulé entre Léonard de Vinci et Descartes, et le rêve de paix auquel avaient finalement consenti les signataires des Traités de Westphalie (1648) ou des conférences internationales de La Haye (1899, 1907), n’ont pas tardé à tourner au cauchemar et à dégénérer amèrement en rapports généralisés d’exploitation et de soumission.
Mais les facteurs objectifs de cette domination se sont épuisés et un autre projet de civilisation a pris racine dans l’Histoire universelle. L’Ouest n’appuie plus ses vieux privilèges que sur 15 % de la population mondiale, le reste en revendique 85 %. Non seulement, les BRICS ont un PIB qui dépasse celui du G7, mais ils prouvent qu’on peut croître en réduisant la pauvreté. Ils prouvent, contre les prédictions des théories rivalitaires qui ont dominé l’Occident moderne, de Hobbes à Huntington en passant par Carl Schmitt, que la « coexistence pacifique » est un principe de gouvernance plus efficace, rentable et durable que celui des rapports « amis/ennemis » ou du « choc des civilisations ». Car en dépit de toutes les inepties relayées dans les colloques universitaires et les médias officiels, les BRICS et Xi Jinping en particulier, prospèrent sans réclamer vengeance. Il s’agit d’en finir avec l’idéal de la domination, sans demander la tête de l’hégémon lui-même. Il s’agit de sortir de la mentalité prédatrice, pas seulement du statut inconfortable de la proie. Mais les classes possédantes et leurs porte-plumes ont bien compris le risque que comporte, pour leur soif régressive de domination hégémonique, l’appel au retour du droit international ou au libre-échange comme garantie de la paix et de la coprospérité.
Comble du désenchantement : à l’Ouest la démocratie n’est plus guère un idéal. Une habitude. Tout juste un mot creux. Le général de Gaulle avait voulu sanctuariser la volonté du peuple dans le principe du référendum, art. 3 de la Constitution française, et il organisa, dans sa décennie au pouvoir (1958-69), cinq des 10 référendums de la Ve République, mais depuis le « non » au référendum pour l’Europe de 2005, les classes dirigeantes de l’UE ne se donnent même plus la peine de faire semblant.
Le risque d’un dangereux « populisme » justifierait suffisamment leur mépris des volontés populaires et leur confiscation du pouvoir. Il en va de même dans les institutions internationales issues de la IIe Guerre mondiale.
Juste un exemple : la gouvernance du FMI se proposait de refléter démocratiquement le poids économique relatif de ses membres, mais l’UE y dispose de 27 % des parts de vote, contre 6 % seulement pour la Chine, alors que leur PIB est équivalent.
En politique intérieure et dans les institutions internationales, à tous les étages, l’héritage occidental de la démocratie est en état de dissonance cognitive, état pathologique aggravé par le privilège exclusif d’une liberté d’expression que l’oligarchie de l’Occident aurait le devoir moral de protéger contre les dangers existentiels de tout modèle politique alternatif.
C’est pourtant bien de démocratie mondiale que parlent les BRICS.
C’est un respect ou un progrès de la démocratie qu’ils demandent pour la gouvernance des relations internationales. Par démocratie, ils n’entendent pas les procédures formelles ou représentatives qui ont fini par définir la démocratie libérale en Occident au cours du XIXe siècle. La démocratie désigne plutôt pour eux l’exercice réel d’une co-intelligence des relations dont le but est de satisfaire des besoins réels.
Contre l’hégémonisme, contre la coercition des rapports de force, contre la logique des jeux à somme nulle qui définissent le paradigme du pouvoir, le principe d’une démocratie mondiale repose sur une co-intelligence relationnelle : un dialogue équitable sur la nature des intérêts réciproques et des stratégies pertinentes pour assurer leur satisfaction mutuelle.
La démocratie ne se définit pas pour eux sous les traits agonistiques d’une lutte pour le pouvoir politique, telle que la géopolitique nous avait habitués à la penser, mais par une philosophie des besoins et des partenariats qui vise à les satisfaire mutuellement. Cette démocratie est la forme dans laquelle le jeune Marx spinoziste voyait déjà « l’énigme résolue de toutes les constitutions » (O.C., III). Ni altruiste, ni égoïste, ni naïvement désintéressée, ni brutalement unilatérale, elle définit le paradigme d’une combinatoire des gains partagés, additionnant les puissances de chacun dans l’intérêt de tous.
En référence à Spinoza qui conçut un genre de connaissance permettant de composer/d’intégrer au moyen de « notions communes » les puissances particulières dans l’unité d’une puissance supérieure, on peut qualifier ce paradigme nouveau de paradigme de la puissance. C’est un modèle mathématique anti-antagoniste de la démocratie qui se propose d’additionner les puissances, contre l’hégémonisme qui se contentait d’absolutiser la sienne en identifiant le bien commun à son intérêt particulier.
C’est ce nouveau paradigme de la puissance, cet exercice idéal de co-intelligence relationnelle, qu’annonce depuis 2012 le syntagme chinois de la « Communauté de destin pour l’Humanité ». Ses « notions communes » stratégiques sont les « accords gagnant-gagnant » qui déclinent la « triple initiative globale » (15 mars 2023) - initiatives de développement, de paix et de civilisation - dans les mégaprojets des NRS et les sommets de l’OCS ou de l’Organisation internationale de médiation (OIMed).
C’est un idéal de coprospérité pour un monde réellement multipolaire où l’union fait la force. Virtus unita fortior. Il s’oppose à l’idéal d’accaparement de l’hégémon dont la stratégie est d’antagoniser et diviser pour mieux régner. Divide et Impera.
L’alternative est tragique mais si simple : l’humanité doit choisir ou de se relier ou de s’opposer, ou d’additionner ses puissances ou de les épuiser dans les rivalités mimétiques, ou de partager, composer, multiplier ou bien de diviser, opposer et soustraire. Le pouvoir est triste, disait un autre spinoziste : il veut « séparer la force de ce qu’elle peut ». Alors que la puissance veut la joie et la fait rayonner.
L’heure est-elle enfin venue ? Le rêve d’un grand renouveau des civilisations peut-il maintenant se réaliser ? Le vieux paradigme atlantiste du pouvoir unipolaire étant mort ou à l’agonie, l’Indopacifique est-il l’oasis de paix d’où peut ressusciter un nouvel ordre mondial multipolaire ?
Nous sommes entrés dans ce moment de transition décisif de l’histoire que les commentateurs résument par le piège de Thucydide ou la IIIe Guerre mondiale. Il donne autant de motifs d’inquiétude que de raisons d’espérer. Mais pour comprendre la stratégie chinoise, la fameuse théorie des jeux donne des clés utiles, comme l’indique Xi Jinping répétant que « la Chine ne joue pas un jeu à somme nulle ».
Un universitaire chinois, Zhang Weiwei, nous dit en effet qu’en dépit d’une ferme doctrine militaire défensive, la Chine n’a pas d’ennemis, elle n’a que des « amis potentiels ».
Qu’est-ce qu’un ami potentiel ? Un partenaire qui n’a pas encore compris l’avantage à tirer des liens de coopération, ou croit encore à l’utilité des antagonismes. La nouvelle rhétorique chinoise de la théorie des jeux permet d’éduquer ce type d’ami imparfait sur les risques d’un équilibre défavorable qui oppose le vainqueur aux vaincus (appelé équilibre de Nash).
Toute relation comporte des contradictions, mais la sagesse est de les tourner en complémentarités, d’éviter l’antagonisation, et de faire de l’ami potentiel un ami d’autant plus effectif ou durable qu’il s’associe à des partenariats auxquels il a lui-même un intérêt particulier (appelé optimum de Pareto).
Face à la maturité psychologique de cette raison collective au-delà de tout clivage idéologique, l’immaturité de la rhétorique guerrière des leaders occidentaux saute aux yeux et blesse tous les jours les oreilles.
Elle s’illustre par des jugements émotionnels et contradictoires portés contre des adversaires russes, chinois, iraniens, etc., que nos leaders présentent comme à la fois insignifiants et dangereux. Ils les dénigrent comme faibles et pourtant les redoutent comme forts. Or quand un ennemi est faible, quelle raison a-t-on de le diaboliser et de s’en défendre ? Mais s’il représente au contraire une véritable menace, n’est-il pas plus sage d’éviter le dénigrement ? Quelle confusion intellectuelle ! Cette folie paranoïaque est le symptôme discriminant du déclin civilisationnel de l’Occident.
Le paradigme du pouvoir se fondait sur des rapports de défiance : l’apprentissage d’une raison capable de construire des rapports de confiance est donc une voie contre-intuitive et difficile pour une civilisation moderne qui a délaissé les enseignements du Christ et la philosophie, et a consacré la géopolitique comme la science ultime de la pratique politique. C’est néanmoins une leçon d’anti-géopolitique que la Chine entreprend de donner au reste du monde. Sans renoncer à défendre ses intérêts, ni demander à qui que ce soit de renoncer aux siens, elle crée des plateformes où ils peuvent dialoguer et imaginer des projets rassembleurs.
Et l’humanité est une en effet, et le Nouvel Ordre Mondial Multipolaire auquel aspiraient les pays non-alignés de la Conférence de Bandung est entré, entre 2008 et 2012, dans la phase finale de sa réalisation sous le nouvel étendard des BRICS. Il s’affirme depuis et rayonne toujours plus, sans céder aux provocations de l’OTAN et de l’Empire contre les progrès des NRS ou de l’OCS.
Je ne crois pas que l’heure de ce Nouvel Ordre mondial soit venue pour les seules raisons économiques, politiques ou militaires que la géopolitique s’efforce de mesurer. Bien que je ne sois pas communiste, je partage cette « foi » qu’affiche Xi Jinping et qui inspire les artisans du nouveau paradigme : la crise présente est l’occasion et l’opportunité de réaliser dans l’histoire le sens spirituel de cette sagesse universelle vers laquelle - comme le pensait Teilhard de Chardin (1947) – « converge tout ce qui monte ».
Le nouveau paradigme est le point Oméga, la destination finale d’un « rendez-vous à l’univers » que le Général de Gaulle avait très solennellement lancé à la Chine et au monde le 31 janvier 1964.
En vous remerciant pour votre attention.





