Intervention de Karel Vereycken, peintre-graveur, historien, vice-président de Solidarité & Progrès, lors de la conférence organisée par S&P et l’Institut Schiller à Paris, les 8 et 9 novembre 2025.
Je souhaite que cette présentation prenne la forme d’un atelier. C’est pourquoi je demande à ceux qui « savent déjà » ne pas répondre immédiatement à mes questions, mais de laisser la parole à ceux qui ne sont pas encore familiarisés avec ce domaine afin qu’ils puissent s’exprimer et formuler leurs hypothèses.
Dans l’art contemporain commercial, la seule science dont il est question consiste à renoncer à toute forme de rationalité et à laisser libre cours à une émotion quelconque qui s’empare de l’artiste, souvent plus dégradante qu’élévatrice. Cependant, dans les œuvres fondées sur des paradoxes métaphoriques, il existe une véritable « science de la composition », qui élève les idées et les émotions en mobilisant une combinaison de l’invention et de la maîtrise de la représentation.
Peu d’artistes nous ont permis de pénétrer dans les coulisses de leur processus créatif. L’un d’eux fut le grand poète américain Edgar Allan Poe qui, en 1846, dans sa Philosophie de la composition, expliqua la genèse de son célèbre poème Le Corbeau, composé un an auparavant.
L’humanité a la chance de pouvoir admirer « Cornelis Anslo et sa femme » de Rembrandt, une grande peinture à l’huile sur toile réalisée en 1641 et conservée à la Gemäldegalerie de Berlin. L’étude des dessins préparatoires et de leurs modifications au cours du processus de création nous permet de lever en partie le voile sur les étapes de ce processus et d’entrevoir le génie créatif de Rembrandt.
Anslo et les mennonites
Sur le tableau, on voit le prédicateur mennonite Cornelis Anslo assis à une table couverte de gros livres, s’adressant à une femme, très probablement son épouse. [1]
La composition est très asymétrique, ce qui était assez inhabituel pour l’époque. Le point de vue en contre-plongée, d’où l’on observe la table avec les livres, détermine en grande partie l’effet produit par le tableau. L’impression prévaut qu’Anslo, inspiré des saintes écritures, prononce un sermon du haut d’une chaire.
Le tableau est assez grand : 1,73 m de haut sur 2,07 m de large. L’homme au chapeau noir est Cornelis Claesz Anslo (1592-1646), un riche armateur et marchand de tissus. Il est né à Amsterdam, quatrième fils du marchand de tissus néerlandais d’origine norvégienne Claes Claeszoon Anslo. Anslo signifie « d’Oslo ». Certains prétendent qu’il porte un manteau de fourrure car le tableau a été réalisé en hiver, mais la fourrure ici n’est autre qu’un signe de richesse, de réussite et de statut social. Les frères d’Anslo étaient des figures majeures de la guilde des drapiers qui contrôlait l’industrie textile d’Amsterdam. Ils ont fait fortune en vendant des tapis comme celui-ci, posé sur la table.
Mais Cornelis était aussi un homme profondément religieux, pour qui la religion se traduisait par des actes et non par de simples paroles. Après son mariage, il fonda un hospice pour femmes âgées démunies. Instruit, il devint ensuite prédicateur à la Grote Spijker, l’église des Waterlanders, les mennonites d’Amsterdam.
Les mennonites étaient un groupe religieux néerlandais fondé à l’origine par Simon Menno (1496-1561), un prêtre qui quitta l’Église catholique pour créer sa propre branche au sein de la Réforme protestante. Certains Amish, aux États-Unis, descendent des mennonites néerlandais et flamands.
Il serait trop fastidieux de retracer leur histoire ici. En bref, ils se considéraient comme une communauté de chrétiens désireux de vivre à l’image de Dieu. Ils ne souhaitaient pas d’Église officielle. Ils se réunissaient simplement, lisaient la Bible et s’efforçaient de traduire son message en actes concrets. Par exemple, ils prenaient très au sérieux le passage des Écritures où Jésus nous invite à « aimer nos ennemis et à prier pour ceux qui nous persécutent ». De ce fait, les mennonites décidèrent de ne jamais faire la guerre à quiconque ni d’y prendre part. Ils n’étaient donc pas vraiment appréciés des autres confessions religieuses de l’époque, souvent engagées dans divers conflits armés. Contrairement à bon nombre de ses connaissances, Rembrandt n’a jamais été officiellement membre des mennonites. Il partageait néanmoins certains aspects de leur vision pacifique du monde. [2]
En 1640-1641, Anslo fit appel à Rembrandt pour son portrait. Le prédicateur demanda probablement au peintre de réaliser une esquisse afin de se faire une idée du résultat final. Le prédicateur apparaît sur le premier dessin à la sanguine conservé au British Museum.
QUESTION : Qu’y a-t-il de particulier dans ce dessin ?
PUBLIC : ….
KAREL : Alors qu’il était droitier, il tient sa plume de la main gauche, car le dessin est préparatoire à une gravure. Si l’on transfère l’image telle quelle sur une plaque de cuivre ou de zinc, puis qu’on l’imprime, on obtient une image en miroir. Ainsi, dans la gravure imprimée, Anslo apparaîtra avec une plume dans la main droite, puisque l’effet miroir inverse le sens de l’image. Il faut le prévoir dès le départ.
Nous avons ensuite la gravure de 1641, au Metropolitan Museum de New York.
QUESTION : Qu’est-ce qui différencie l’eau-forte du dessin ?
PUBLIC : ….
KAREL : Il a ajouté de l’espace vide. Pourquoi ?
PUBLIC : …
KAREL : Dans une bonne école d’art, on apprend à recadrer l’image.
à gauche, format intégral ; à droite, recadrée
KAREL : Mais attendez une minute, cet espace supplémentaire est-il vraiment vide ?
PUBLIC : ...
KAREL : En fait, il a ajouté deux choses :
- un clou dans le mur derrière lui (très esthétique !)
- un tableau posé au sol, l’image tournée vers le mur (également très esthétique).
Étrange ?
Vondel et la poésie
Pas vraiment. Pour trouver une réponse, il faut faire un petit détour. Ce que l’on sait peu, c’est qu’en dessous des tirages de la gravure apparaît souvent, ajouté à la main, un court poème de Joost van der Vondel, considéré comme le plus grand poète de langue néerlandaise :
On peut y lire en néerlandais/flamand :
“Op de Teekeninge van / Kornelis Nikolaesz Anslo /
Kunstich door Rembrandt gedaen /
Ay Rembrandt mael Kornelis stem /
het zichtbare deel is’t minst van hem /
’t onzichtbare kent men slecht deur d’ooren /
wie Anslo zien wil, moet hem hooren. /
J. v. Vondel"
Traduction française :
« Ô Rembrandt, peins la voix de Cornelis.
La partie visible est la moindre de lui ;
l’invisible, nous ne le connaissons que par nos oreilles ;
celui qui veut voir Anslo doit l’entendre. »
J. v. Vondel
Jusqu’en 1641, Vondel fut le doyen des Waterlanders, le groupe mennonite d’Amsterdam dont Anslo était un prédicateur de premier plan.
Son poème mentionne un « tekening » (dessin) et, en effet, on peut déjà trouver le poème au verso de l’esquisse initiale. On peut penser qu’Anslo a montré, pour avis, l’esquisse préparatoire de Rembrandt à Vondel, le doyen de sa congrégation.
En réagissant par son poème, Vondel met en lumière trois points :
- Il affirme haut et fort la position officielle de la congrégation des mennonites, à savoir que la parole (et plus encore la voix, c’est-à-dire la parole prononcée) est supérieure à l’image pour évangéliser l’humanité. Transformer les autres par sa voix a plus de valeur que le simple apprentissage, et enfin, que pour connaître il faut enseigner. [3]
- Vondel fait subtilement comprendre que son propre art, la poésie, est supérieur à celui de Rembrandt, la peinture…
- Il dit que Rembrandt pourrait même faire mieux.
Il est clair que Rembrandt s’est senti interpellé par les remarques plutôt amicales du poète. La gravure pourrait constituer une première réponse du peintre, puisqu’elle souligne l’importance de la parole par cette idée du clou, symbolisant l’image décrochée et placée face contre le mur.
Mais pour préparer le grand tableau à l’huile, Rembrandt réalisa une nouvelle esquisse, aujourd’hui conservée au Louvre.
L’iconographie de la gravure était certainement comprise des mennonites, mais cela ne suffisait pas à toucher un public plus large au fil du temps. Il fallait donc inventer autre chose, visuellement parlant, pour présenter à un niveau supérieur le même argument et surmonter le défi de « peindre l’invisible ».
Déjà dans le dessin du Louvre, la main d’Anslo se déplace vers la gauche, ou plutôt sa tête vers la droite, donnant l’impression que le prédicateur se penche vers son interlocuteur. Dans ce deuxième dessin, si Anslo ne parle pas encore, bien qu’il soit « sur le point » de parler, il se trouve dans une position instable, disons de transition, entre deux mouvements, c’est-à-dire en « point de changement de mouvement » (mid-motion-change, comme l’a formulé Lyndon LaRouche).
La parole sera pleinement manifeste dans le tableau final : la bouche d’Anslo est ouverte et ses sourcils sont levés.
Mais au-delà du simple portrait d’Anslo, Rembrandt ajoute un élément totalement inédit : une personne qui écoute avec une attention extrême.
Ainsi, pour peindre la « voix » (le son), il peint un autre phénomène invisible, son contraire : le silence. Une voix qui résonne sans auditeur est aussi morte qu’un mot dans un livre.
Par là, Rembrandt surmonte le paradoxe de Vondel et affirme la supériorité de son art, la peinture, et le fait que, par l’image, les apparents opposés du son et du silence peuvent être dépassés et rendre visible la parole de Dieu, agissant à travers la voix d’Anslo et surtout l’écoute de sa femme.
Alors, la lumière céleste de Dieu pénètre dans la pièce et éteint la lumière terrestre des bougies pour faire place à la lumière céleste.
Pour conclure, si vous souhaitez poursuivre ce type de discussion, je vous invite à rejoindre le groupe de travail international sur l’art, parmi les artistes amateurs de notre mouvement. Ce groupe fut lancé par le Dr Ned Rosinsky. À ce jour, il comprend principalement son initiateur, Debbie Sonnenblick, Ilko Dimov, peut-être Sébastien Drochon, Philip Ulanowsky, Christine Bierre et moi-même. Vous pouvez voir quelques-unes de leurs œuvres ici. N’hésitez pas à me contacter à ce sujet.
Merci
BIOGRAPHIE SOMMAIRE :
- Corpus des peintures de Rembrandt, base de données
https://rembrandtdatabase.org/literature/corpus.html - Filippi, Elena, Weisheit zwischen Bild und Word in Fall Rembrandt, Coincidentia, groupe 2/1, 2011
- Haak, Bob, Rembrandt : sa vie, son œuvre et son époque, Thames & Hudson, 1969
- Kauffman, Ivan J., Voir la lumière, Essais sur les images religieuses de Rembrandt, Academia.edu, 2015
- Schama, Simon, Les yeux de Rembrandt, Alfred A. Knopf, 1999
- Schwartz, Gary, Rembrandt, Flammarion, Mercatorfonds, 2006
- Tümpel, Christian, Rembrandt, Albin Michel, Mercatorfonds, 1986
- Vereycken, Karel, Rembrandt, bâtisseur de nation, Nouvelle Solidarité, 1985
- Vereycken, Karel, Rembrandt et la lumière d’Agapè, Artkarel.com, 2001
- Wright, Christopher, Rembrandt, Citadelles et Mazenot, 2000.










