C’est au IXe siècle que l’art de la polyphonie commence à apparaître et à se développer, de manière encore discrète mais manifeste, à l’église tout d’abord.
Aux XIe et XIIe siècles, l’abbaye bénédictine Saint-Martial de Limoges ainsi que d’autres églises et abbayes jouent un rôle important dans le développement de la polyphonie. Celle-ci connaîtra un premier rayonnement national et international à Paris (alors qualifiée de « nouvelle Athènes »), aux XIIe et XIIIe siècles, grâce aux chantres-compositeurs de l’École de Notre-Dame de Paris, cathédrale nouvellement construite et centre culturel de premier plan (tout comme le sera l’université, créée à Paris au milieu du XIIIe siècle, par le théologien Robert de Sorbon).
À Notre-Dame, les chantres les plus connus furent Léonin et Pérotin. Ils représentent les premiers grands créateurs de ce que les musiciens du siècle suivant appelleront l’Ars antiqua, par opposition à l’Ars nova, dont les créateurs se lancèrent dans de nouvelles recherches, parfois très abstraites, comme chez Philippe de Vitry.
Le grand musicien né avec le XIVe siècle est le Rémois Guillaume de Machaut (v. 1300-1377), auteur, en particulier, de la première messe polyphonique entière (la Messe Nostre Dame). Comme les autres musiciens, il écrivit aussi bon nombre de pièces profanes, tant l’art de la polyphonie s’était répandu dans bien des domaines musicaux.
Pendant la guerre de Cent Ans, certains duchés situés à l’écart du conflit, comme les Pays-Bas bourguignons et la Bourgogne, connaissent la paix et la prospérité économique. Le développement des manufactures, notamment textiles, dans les Pays-Bas (comté de Hainaut, comté de Flandre, principauté de Liège, duché de Luxembourg et duché de Brabant) y contribue au développement des arts. Pendant près de deux siècles, ces régions feront figure de principal centre culturel de l’Europe.
Si plusieurs foyers de création musicale émergent en Europe, principalement en France et en Italie, c’est l’école franco-flamande qui s’impose. Elle se singularise dès 1420 par le développement fulgurant de la polyphonie et du contrepoint et pose ainsi les bases de l’harmonie moderne.
Bien que l’évolution du langage musical fût continue tout au long de la période, on distingue en général six générations de compositeurs franco-flamands, dont chacune dure une quarantaine d’années et se caractérise par l’influence de quelques compositeurs marquants :
- La première génération (1420-1450), appelée école bourguignonne du fait de la domination bourguignonne dans cette région à l’époque, est principalement représentée par Guillaume Dufay, Gilles Binchois, Johannes de Limburgia et Johannes Ciconia de Liège. Cette génération marque une évolution par rapport à la musique médiévale, car très progressivement s’élabore un début de considération verticale de la musique polyphonique.
- La deuxième génération (1450-1485), dont Johannes Ockeghem et Antoine Busnois furent les compositeurs les plus célèbres, est marquée par le perfectionnement du motet, forme musicale née au XIIIe siècle, et qui devient un lieu privilégié de l’expérimentation du contrepoint.
- La troisième (1480-1520), représentée en premier lieu par Josquin des Prés, souvent considéré comme le plus grand compositeur de l’école franco-flamande de l’époque, mais également Alexandre Agricola, Jacob Obrecht, Loyset Compère, Pierre de La Rue, Heinrich Isaac et Antoine Brumel qui, bien que français, se rattache à l’école franco-flamande par son style.
- Quatrième génération (1520-1560) : Adrian Willaert, Cyprien de Rore.
- Cinquième génération (1560-1600) : Roland de Lassus, Jacques de Wert.
- Sixième génération (1600-1633) : Matheo Romero, dernier représentant de l’école franco-flamande, actif en Espagne à la Capilla flamenca fondée à Madrid par Charles Quint en 1515.
Les compositeurs de l’école franco-flamande ne se contentent pas de rester dans leur patrie mais partent travailler dans d’autres pays d’Europe. Ils se rendent ainsi en Italie, en Espagne, en France dont ils font partie intégrante et en Allemagne où ils font connaître leur style. Celui-ci se répand rapidement grâce aux nombreux manuscrits (qui subsistent dans plusieurs bibliothèques en Europe ou aux États-Unis) et à l’essor contemporain de l’imprimerie.
Le dôme de la cathédrale Florence, avec sa gigantesque coupole construite par Brunelleschi, fut consacré le 25 mars 1436 avec un motet à quatre voix, Nuper Rosarum Flores, composé pour l’occasion par le flamand Guillaume Dufay. Ce motet, qui décrit le dôme comme décoré par des guirlandes de roses, tire également profit des proportions choisies par l’architecte pour l’édifice.
Ecoutons le musicologue belge Paul Van Nevel (directeur du Huelgas Ensemble) :
Une chape de plomb
Au début du XVIe siècle, une « deuxième » Renaissance vient bousculer le monde. Avec la montée de l’humanisme chrétien (Erasme, Rabelais, Briçonnet, Lefèvre d’Etaples, Budé, etc.) et la diffusion des savoirs grâce à l’imprimerie, les courants les plus rétrogrades de l’Église craignent de perdre leur contrôle sur les peuples et les profits qu’ils en tirent.
Aux Pays-Bas bourguignons, c’est notamment le Landjuweel d’Anvers de 1561, grande fête culturelle réunissant des milliers d’habitants qui s’expriment avec grande liberté lors de pièces de théâtres, de farces, de satires et de récitations poétiques et musicales, qui fait craindre le pire aux puissants.
Le Concile de Trente
Les coupables, selon eux, seraient une élite culturelle urbaine ayant trop pris le goût de la liberté et des belles choses, considérée pêle-mêle comme des crypto-luthériens et autres partisans de la Réforme, capables d’entraîner dans leur sillage toute la population.
Il faut donc réagir, et vite, en particulier au niveau de l’art et de la culture. Pour ce faire, le pape Paul III convoque des cardinaux pour discuter des fondements du dogme catholique et répondre à la menace protestante. S’ensuivent vingt-cinq sessions qui se tiennent à Trente et à Bologne, durant lesquelles les cardinaux passent en revue les différents dogmes dénoncés par la Réforme. Ce cycle est connu sous le nom de Concile de Trente (1545-1563).
En premier lieu, rejetant les demandes explicites d’Erasme et du Cénacle de Meaux (Lefèvre d’Etaples, Briçonnet, etc.), les Pères du Concile de Trente réaffirment l’usage exclusif du latin aussi bien pour la Bible et la messe que pour la musique.
Selon quels arguments a-t-on imposé le latin au détriment des langues vernaculaires ? Tout d’abord, le latin était considéré comme la langue spirituelle. De plus, on craignait que les traductions engendrent des erreurs d’interprétation des textes, pouvant dans certains cas conduire à l’affirmation d’idées hérétiques. En affirmant la préséance du latin, les autorités religieuses font aussi passer le message suivant : la Bible est l’affaire des théologiens avant d’être celle du peuple. Toutefois, pour faciliter la compréhension des fidèles, le Concile acceptera l’ajout de commentaires en langue vernaculaire durant la messe.
Logos contre Melos
Au niveau pictural, le Concile met les peintres sous tutelle. Leurs œuvres, sans ambiguïté, doivent instruire le peuple par un art didactique illustrant la vie de Marie, celle des Saints, et les Évangiles. « Le saint concile statue qu’il n’est permis à personne, dans aucun lieu ni église, même exempte, de placer ou faire placer une image inhabituelle, à moins que celle-ci n’ait été approuvée par l’évêque. » [1]
Les œuvres de Matsys ou Bruegel n’étaient donc plus les bienvenues dans les églises catholiques. Par contre, Pierre Paul Rubens, champion du baroque, y était chaudement accueilli.
Sur la plan musical, certains cardinaux partent de la distinction entre le logos (le verbe) et le melos (la mélodie), le premier ne s’adressant qu’à l’esprit, le second, selon eux, qu’aux sens. Ils en concluent en toute logique que le melos utilisé seul, sans être associé au logos, ne procure qu’un plaisir vil et ne permet pas l’élévation de l’âme.
Du coup, toute musique qui ne serait pas le vecteur d’un texte religieux est qualifiée de musica troppo molle qu’il faut évidemment bannir. Le melos, grâce à des paroles prononcées, doit donc se joindre au logos pour être vertueux. La musique ne doit en aucun cas nuire à l’intelligibilité du texte. Pour cela, les Pères du Concile suggèrent une prononciation plus articulée des paroles. Toute polyphonie devient d’emblée suspecte car elle peut entraver l’intelligibilité des paroles et conduire l’auditeur à se concentrer davantage sur la musique en soi que sur le texte.
Qu’il existe, comme J.S. Bach et tant d’autres l’ont démontré par la suite, des « idées musicales » capables de transmettre, rien qu’avec des notes (sans paroles), les plus hautes conceptions glorifiant le Créateur et sa Création, ne semble pas leur avoir effleuré l’esprit.
Ainsi, « l’imitation » et toute autre technique contrapuntique occasionnant une déclamation différée du texte dans les différentes voix de la polyphonie offusquent fortement les Pères du Concile.
En fin de compte, cette menace de bannir la polyphonie ne déboucha pas sur un interdit, en particulier grâce aux interventions de cardinaux espagnols présents aux différentes sessions du Concile, qui encouragèrent les autres Pères à ne pas appliquer ce décret.
Cependant, intimidés, les compositeurs s’imposeront l’autocensure. Le cas le plus frappant est celui du compositeur italien Giovanni Pierluigi da Palestrina (1525-1594). En composant sa fameuse Missa Papae Marcelli (1562-1563), il s’efforce de démontrer que la polyphonie est tout à fait compatible avec la compréhension du texte… Mais dans cette œuvre, le compositeur favorise une déclamation syllabique du texte en revenant à une musique collective à une voix, chantée à l’unisson comme le grégorien d’avant la Renaissance. Afin d’éviter la monotonie, Palestrina substitue à l’imitation une autre technique de composition en faisant alterner différents groupes de voix. Les six voix de la polyphonie chantent rarement en même temps, ce qui permet d’éviter les dissonances et les frottements suspects. Une grande partie de la pièce n’est chantée au maximum que par quatre d’entre elles, l’ensemble des six voix étant réservé aux passages textuels particulièrement importants qui sont ainsi mis en valeur.
Palestrina renonce donc à l’essentiel en abandonnant « l’imitation », ce procédé de composition utilisé dans le canon, où un motif du morceau de musique se répète successivement plus ou moins littéralement dans différentes voix.
Plusieurs pays et villes acceptèrent les décrets du Concile de Trente, tels que l’Espagne, Rome, ou la totalité des Églises catholiques des îles britanniques. En revanche, la France refusa catégoriquement d’en appliquer les règles. De plus, les compositeurs accueillirent ces décrets de manière très variée. L’école milanaise, notamment, s’y conforma, les musiciens de l’école vénitienne beaucoup moins.
La triste ironie de l’histoire est que si le Concile de Trente ne parvint pas à imposer l’abandon de la polyphonie, en revanche, certains réformateurs, notamment Calvin à Genève, enfermés eux aussi dans un littéralisme absurde, choisirent de revenir à la monodie pour garantir une compréhension optimale du texte.
Comme le précise la musicologue Annie Sulzer :
En cherchant à imposer la parole (la leur), ils ont failli arrêter la musique.






