Les « fous de dieu » aux commandes à la Maison Blanche

jeudi 12 mars 2026, par Karel Vereycken

Rite d’imposition des mains dans le bureau ovale de la Maison Blanche.
Compte instagram de la pasteure Paula White.
La chronologie a de quoi faire sourire. Le 2 mars, lors d’un briefing à la presse, Pete Hegseth, le ministre américain de la Guerre, a proclamé que « des régimes dingues comme celui de l’Iran, obsédés par des illusions islamistes prophétiques, ne peuvent pas disposer d’armes nucléaires ».

Le 28 mars suivant, juste avant d’engager la plus grande armée du monde dans une agression contre l’Iran, une vidéo relayée sur X par Stephen Miller, le chef de cabinet de la Maison Blanche, montre le président Donald Trump assis dans le Bureau ovale, mains jointes, yeux fermés, entouré de pasteurs qui prient, les mains posées sur ses épaules.

Il ne s’agissait pas d’une simple prière mais d’un rituel d’« imposition des mains », geste liturgique d’origine très ancienne consistant à « poser, étendre les mains sur quelqu’un ou sur quelque chose pour le bénir, le guérir, lui conférer un pouvoir ».

Ce rituel, organisé par la pasteure Paula White-Cain, devenue avec la réélection de Trump chef du « Bureau de la foi » au sein de la Maison Blanche, rassemblait des personnalités évangéliques de premier plan, notamment les pasteurs Greg Laurie et Jentezen Franklin, responsables d’églises implantées un peu partout, ainsi que Johnnie Moore, pasteur évangélique et ancien président exécutif de la Gaza Humanitarian Foundation, dont l’action à Gaza mérite d’être qualifiée de criminelle.

Lors de son discours sur l’état de l’Union, le 27 février, où il précise qu’il ne laissera jamais l’Iran accéder à l’arme atomique,

le président américain s’est félicité d’un « immense renouveau de la religion, de la foi, du christianisme et de la croyance en Dieu ». « Quand Dieu a besoin d’une nation pour accomplir ses miracles, il sait exactement à qui s’adresser, a-t-il déclaré. [...] Notre destin est écrit par la main de la Providence. »

Comme le note France24,

« si le président n’a pas directement employé la rhétorique de la croisade pour justifier son attaque de l’Iran, comme l’avait fait George W. Bush en son temps lors de l’invasion de l’Irak, l’arrière-plan religieux constitue une clé essentielle pour comprendre le cheminement politique du trumpisme ».

En premier lieu, les observateurs notent la forte implication des communautés évangéliques, une branche du protestantisme messianique en pleine expansion dans le mouvement MAGA (Make America Great Again), socle électoral du trumpisme.

Au sein de ce courant s’inscrit celui, très radical, du « sionisme chrétien ». Au cœur de leur interprétation littérale de la Bible, une violence sanglante jugée indispensable à l’avènement de la fin des temps décrit dans le livre de l’Apocalypse. A l’œuvre également, le Dieu vengeur de l’Ancien Testament, très loin de l’image chrétienne du Christ qui tend l’autre joue.

Pour les évangéliques, la création d’un « Grand Israël » (du Nil à l’Euphrate) permettra le retour de Jésus sur Terre. Il se fera alors définitivement reconnaître comme le Messie et assurera le triomphe de Dieu sur les forces du mal, pendant que les Juifs, à condition qu’ils se convertissent au christianisme, seront sauvés... Cette « vision de la paix » de Trump (pour les judéo-chrétiens) passe donc nécessairement par des temps de guerre très difficiles (pour les autres).

Pour le spécialiste allemand Joël Schnapp :

« Les mythes de l’Apocalypse remaniés, repensés, irriguent l’idéologie de l’extrême droite. Depuis la fin du nazisme, deux grandes traditions : l’une païenne, l’autre chrétienne. (…) Les évangéliques considèrent qu’à la fin des temps, le grand combat eschatologique opposera les chrétiens aux musulmans, dans la plaine d’Armageddon, près de la frontière israélienne. Durant cette bataille finale, les chrétiens seraient assistés des Juifs. Cette rhétorique explique le soutien indéfectible des évangéliques américains à Israël au détriment de la Palestine. (…) Certains essayistes et chroniqueurs issus de cette confession argumentent d’ailleurs que Trump serait le ‘dernier empereur’ (…) et que la reconnaissance de Jérusalem comme capitale d’Israël servirait l’alliance sainte entre Juifs et chrétiens. »

Comme incarnation de ce courant au sein de l’administration, on cite souvent des figures comme Mike Johnson, président républicain de la Chambre des représentants, et surtout Mike Huckabee, ancien pasteur évangéliste nommé ambassadeur américain en Israël.

Ce dernier, de concert avec la milliardaire Miriam Adelson, la veuve du roi des casinos de Las Vegas et grande mécène de Trump, a en effet obtenu le transfert de l’ambassade américaine de Tel Aviv à Jérusalem en mai 2018 et ne cesse de clamer à qui veut l’entendre que la Palestine « n’existe pas ».

Deux autres figures majeures méritent également l’attention.

De gauche à droite : Jared Kuschner, Donald Trump et Steve Witkoff.
CBS News

C’est d’abord Jared Kuschner, le gendre de Trump. Agent immobilier devenu milliardaire, ignorant tout des relations internationales, l’homme est conseillé depuis 2017 par l’ancien Premier ministre Tony Blair, connu pour avoir convaincu les Américains de lancer la guerre contre l’Irak.

Coupure de presse de novembre 2023. Netanyahou souhaitait déjà que Tony Blair soit nommé coordinateur humanitaire pour Gaza.
Compte x de Jonathan Cook.

Bien qu’on en attribue le mérite à Kushner, c’est en réalité Blair qui a arraché la signature de plusieurs pays arabes pour les fameux « Accords d’Abraham », devant « normaliser » leurs relations avec Israël à condition de renoncer à soutenir toute velléité palestinienne à disposer d’un État souverain. Blair lui-même est en contact permanent avec Ron Dermer, le conseiller le plus proche de Netanyahou, chargé précisément de la reconstruction de Gaza.

C’est également le Tony Blair Institute (TBI), financé à coup de millions par le milliardaire américain Larry Ellison, qui a concocté le plan diabolique pour la privatisation de Gaza, qui constitue désormais l’objectif officiel du Conseil de la Paix mis en place par Trump.

Enfin, Blair a fait savoir tout le bien qu’il pense de la guerre lancée par Trump contre l’Iran, à la demande expresse de Kushner, un homme que son ami Steve Witkoff, un autre magnat de l’immobilier, considère comme son « rebbe » (maître spirituel).

Bien que juif orthodoxe, le gendre de Trump a joué, aux côtés de Paula White, un rôle décisif pour rallier à la campagne de son beau-père de nombreux leaders évangéliques influents. Cette relation s’est avérée essentielle pour permettre aux évangéliques d’être représentés au sein de la Maison Blanche.

Le pasteur évangéliste Jerry Falwell, Jr, Paula White, Robert Jeffress, Jack Graham, tous affirment que Kuschner est « brillant et d’une intégrité irréprochable » et que c’est lui qui les représente à la Maison Blanche. Le pasteur David Jeremiah le considère comme un cadeau du ciel :

« Je ne peux m’empêcher d’admirer Jared et Ivanka. Ils ont mis leur vie entre parenthèses pour se consacrer au bien de leur pays, et j’ai constaté qu’ils étaient particulièrement attentifs à nos préoccupations en tant que chrétiens évangéliques. C’est tout à fait le genre de chose que Dieu se serve d’un jeune couple juif pour aider les chrétiens aux États-Unis, défendre leurs droits et garantir leur liberté religieuse, aujourd’hui et pour les générations futures. »

Pete Hegseth

Le ministre américain de la Guerre, Pete Hegseth. Tatoué sur son torse, une croix de Jérusalem, aussi appelée croix des Croisés ou croix de Godefroy de Bouillon, dont l’origine remonte au XIe siècle. Elle devient le symbole du royaume latin de Jérusalem fondé après la première croisade en 1099.
Instagram/Peter Hegseth

Enfin, celui qui se montre peut-être le plus barbare, le ministre de la Guerre, Pete Hegseth, multiplie ces jours-ci les déclarations belliqueuses et ne fait pas mystère de sa religiosité exacerbée.

Tatouages en hommage aux croisades, dont une vaste « croix de Jérusalem » sur le torse, le chef du Pentagone a publié en 2020 American Crusade : our fight to stay free (« Croisade américaine : notre combat pour la liberté »), où il jure de combattre les « gauchistes » et les « islamistes ». Selon le New Yorker, cet ancien présentateur de Fox News, alcoolique repenti, également accusé de violences sexuelles, a aussi été entendu, ivre, en train d’appeler à « tuer tous les musulmans ».

Si Trump affirme qu’il n’a que faire du droit international et que sa seule « moralité » suffit à justifier ses actes, Hegseth affirme pour sa part qu’il faut faire une croix sur les « règles stupides » encadrant la conduite des Etats lors de conflits armés (Conventions de Genève).

Le meurtre des marins soupçonnés de trafic de drogue au large des côtes vénézuéliennes et le refus d’assistance à l’équipage d’un navire iranien coulé par une frappe américaine au Sri Lanka illustrent parfaitement cette déshumanisation absolue.

Elle a d’ailleurs conduit plusieurs Etats européens (Royaume-Uni, France, Danemark, etc.), ne souhaitant pas être complices d’actes qualifiables de crimes contre l’humanité, de réduire le partage de renseignements sensibles avec les Etats-Unis.

Pourtant, l’homme se revendique du nationalisme chrétien, une théologie qui place la loi divine, telle que formulée dans la Bible, au-dessus de celle des humains. Il pense non seulement que les États-Unis devraient être une théocratie chrétienne, mais aussi que ce royaume de Dieu devrait être étendu à toutes les autres nations. Ceux qui s’y opposent ne méritent que la mort.

Déjà en mai 2025, lorsqu’il dirige la prière au sein même de l’auditorium du Pentagone, Hegseth parle du président américain comme d’un dirigeant « nommé par Dieu ».

Or, début mars 2026, après une semaine d’opérations contre l’Iran, un sous-officier anonyme a porté plainte pour avoir entendu de ses supérieurs que la guerre contre l’Iran faisait partie du plan divin et que le président Donald Trump avait été « oint par Jésus pour allumer le feu signalant le début d’Armageddon et marquer son retour sur Terre ».

Selon le site militaire Military.com, quelque 200 plaintes similaires, émanant de 50 bases et couvrant toutes les branches de l’armée, ont été déposées.

Une trentaine de députés américains ont demandé à l’inspecteur général du département américain de la Défense (DOD), Platte B. Moring III, d’ouvrir une enquête sur ces rapports et ces allégations « invoquant des prophéties religieuses et une théologie apocalyptique pour justifier les actions militaires des États-Unis en Iran ».

Car, « si elles s’avèrent exactes, ces déclarations scandaleuses – justifiant une guerre sur la base d’interprétations de prophéties bibliques et informant les troupes qu’elles risquent leur vie pour faire avancer une vision religieuse spécifique – soulèvent non seulement des questions constitutionnelles flagrantes, mais constituent aussi des violations potentielles des règlements du ministère de la Défense concernant la neutralité religieuse et des manquements aux obligations et normes professionnelles attendues des dirigeants militaires », concluent les législateurs.