Critique de Livre
« Ne jamais renoncer », de Katalin Karikó, Editions Quanto
Comment parler de cette scientifique convaincue que l’ARN messager, cette molécule en qui peu de gens ont cru, pouvait révolutionner les traitements contre les maladies infectieuses ?
Qui est Katalin Karikó, qui nous livre avec simplicité une vie si riche de patience et d’obstination ?
Cultivatrice de la science
Ce livre autobiographique d’une femme qui a sauvé des millions de vie se lit comme un roman. C’est surtout une histoire haute en couleurs, qui commence à Szolnok, en Hongrie, où Katalin Karikó naît le 17 janvier 1955 dans une famille dont le père est le boucher du village.
Sa famille vit simplement et possède une basse-cour et un peu de terrain à cultiver. D’ailleurs sa sœur Zsóska et elle-même participent aux travaux des champs et de la maisonnée dès leur retour de l’école.
En regardant son père découper le cochon pour les habitants du village, Katalin est fascinée en découvrant la « topographie complexe de l’intérieur de l’animal ».
Voilà où tout commence.
Cette obstination à comprendre, à découvrir, fera d’elle la meilleure élève en biologie de son comté. A 14 ans, elle passe un concours à Budapest et finit troisième meilleure élève en biologie du pays. La fille du paysan-boucher sera une « cultivatrice de la science ».
Il va falloir aller aux États-Unis
En 1972, elle a 17 ans lorsqu’elle entre au tout nouveau Centre de recherche biologique (CRB) de l’Académie des sciences hongroise à Tisza. Outre son caractère obstiné, Katalin est une infatigable lectrice. Elle a soif d’apprendre, même en dehors de sa spécialité.
Un petit détail, comme pour la moitié des étudiants hongrois, la lettre F est accolée à son nom car, en cette époque stalinienne, les professeurs devaient accorder une attention particulière à la réussite des étudiants pauvres. Ce qui n’empêchait pas le régime de recruter tous les étudiants au moment des récoltes d’été.
Elle se marie à 25 ans et sa fille Zsuzsanna naît en 1982. Passionnée par ses travaux sur l’ARN messager (l’ARN est « instable » et « disparaît » rapidement, une fois son message délivré), elle est persuadée
Ce qui n’était pas l’avis d’autres chercheurs qui préféraient la molécule d’ADN pour sa stabilité.
Après le décès de son père, en 1985, elle recherche un poste au sein des laboratoires européens, car la Hongrie ne possède pas encore de laboratoires d’aussi haute qualité qu’en Europe de l’Ouest. « Décrochez un salaire auprès d’une fondation scientifique et nous vous accueillerons avec joie », lui répond-t-on. Impossible, car en Hongrie, à l’époque, on ne sollicitait pas ce genre de chose. « Je crois qu’il va falloir aller aux États-Unis », souffle-t-elle à son mari.
La famille cache toutes ses économies dans l’ours en peluche de Zsuzsi et franchit le rideau de fer. L’université Temple de Philadelphie, en Pennsylvanie, lui ouvre un petit laboratoire où elle poursuit ses expériences sur la molécule d’ARN.
Son mari, Bela Francia, fait des petits boulots pour assurer le quotidien de la famille, car le salaire de Katalin n’est pas suffisant.
Des dollars au mètre-carré
Katalin a toujours obstinément remis en question ses résultats jusqu’à ce que plus aucun doute ne soit permis. Il reste toutefois un problème de « fonds » car elle a de grosses difficultés à trouver l’argent nécessaire pour poursuivre ses recherches. De plus, lorsqu’un chercheur obtient des subventions, la moitié va à l’université qui l’emploie et l’on estime aussi la taille de son laboratoire à la hauteur des fonds obtenus : « Des dollars au mètre-carré », ironise-t-elle.
Katalin peine à faire reconnaître ses découvertes tant auprès des revues scientifiques comme Nature ou Science qu’auprès de la communauté d’experts scientifiques. Elle publie donc plus lentement que les autres et de plus,
C’est une personne pour qui la droiture d’esprit tant dans la vie quotidienne que dans le monde de la science est primordiale. Elle dit et fait ce qu’elle pense, ce qui n’aide pas non plus à l’avancement de carrière.
En mai 2013, en arrivant à son laboratoire, elle trouve ses affaires dans le couloir et une laborantine en train de jeter le reste de ses instruments dans une grande corbeille : pas assez rentable, c’est le règlement ! Sa décision est prise, avec le soutien de son mari et de sa fille, elle quitte l’université de Pennsylvanie en n’y conservant qu’un titre de vacataire.
Le temps est compté
Disposée à changer d’air, elle sonde le secteur des biotechnologies. Une entreprise relativement petite et discrète, BioNTech, basée à Mayence en Allemagne et fondée par un couple de chercheurs en médecine, lui offre un poste. Ils déploraient l’absence de traitements adaptés aux personnes atteintes de cancer. « Les thérapies disponibles n’étaient pas assez précises, pas assez rapides », jugeaient-ils.
L’immunothérapie basée sur l’ARNm avait le potentiel de délivrer aux patients les protéines précises dont ils avaient besoin pour combattre leurs tumeurs spécifiques.
Katalin devient vice-présidente du groupe. La famille décide alors que son mari Bela resterait aux Etats-Unis et que Katalin louerait un petit appartement en Allemagne. Elle fera l’aller-retour tous les deux mois aux Etats-Unis tout en télétravaillant.
En janvier 2020, The Lancet publie un article au sujet d’un virus respiratoire circulant en Chine, à Wuhan. Les coronavirus ont été identifiés pour la première fois dans les années 1960. Ils sont en général à caractère bénin. Mais le virus de la Covid-19 se déplaçait rapidement dans le monde, et comme il s’agissait d’un nouveau venu, la population n’avait aucune immunité contre lui :
Le temps était compté, et BioNTech a tout misé là-dessus. Début janvier, la Chine rendait publique la séquence génétique du virus SARS-CoV-2.
Les vaccins contre la Covid-19 sont passés par toutes les phases : phase1, des volontaires en bonne santé et quelques doses différentes sont testées ; phase 2, l’efficacité immunitaire ; phase 3, test sur une population plus large.
Katalin gagna alors une reconnaissance mondiale mais aussi des e-mails et des messages moins amicaux :
Le fossé est considérable entre ce que les gens savent et ce qu’ils devraient savoir pour comprendre vraiment les vaccins et les médicaments. Ce fossé offre un espace à tout type d’exploitation, il faut donc le combler à tout prix.
L’inconnu, c’est justement l’essentiel !
Pour conclure, donnons la parole à Katalin :
« Mon premier message est le suivant : nous pouvons faire mieux. Je crois que nous pouvons améliorer la pratique des sciences dans les institutions de recherches scientifiques (…) Mais personne n’est le meilleur scientifique sous prétexte qu’il publie plus, ou en premier (…) Il a fallu une pandémie pour que le monde comprenne ce que nous avons fait (…)
« La plupart des institutions définissent la valeur d’un scientifique, d’abord et avant tout, par son financement (…) Je réponds à cela que la science, dans ce qu’elle a de meilleur, consiste à poser des questions, à tenter des choses et à aller là où la recherche nous mène. Il faut pour cela avancer vers l’inconnu – et l’inconnu, c’est justement l’essentiel ! (…) Je pense que nous assisterons dans la prochaine décennie à une explosion de nouvelles thérapies et de nouveaux vaccins à base d’ARNm. Je suivrai cela de près, comme tout un chacun. »
Agnès Farkas




