Pourquoi Cheminade dit NON à l’européanisation de la force de frappe

jeudi 12 mars 2026, par Christine Bierre

par Christine Bierre

Dans un discours largement médiatisé prononcé à la base militaire de l’île Longue, en Bretagne, port d’attache des quatre sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE) qui constituent le cœur de la dissuasion nucléaire stratégique française, Emmanuel Macron a présenté son projet d’étendre notre force de frappe à d’autres pays.

Ceux qui connaissent l’histoire de la dissuasion nucléaire française savent que Charles De Gaulle a été parfaitement clair sur le fait que cette « force de frappe » était exclusivement destinée à la défense des intérêts vitaux de la France et ne pouvait être déclenchée que par le président français dans ce contexte.

Si ce rôle a été parfaitement défini par De Gaulle, chaque président nouvellement élu en France subit de fortes pressions de la part de ses voisins pour pouvoir bénéficier de son parapluie nucléaire protecteur. Les intérêts vitaux de la France ne sont-ils pas aussi en Europe ? Et successivement, Mitterrand, Chirac et maintenant Macron ont formulé des propositions alambiquées pour aller dans ce sens, tout en s’engageant à ne pas remettre en cause le caractère souverain de notre force de frappe. Ni Mitterrand ni Chirac n’ont fait de concessions sur ce point. Macron suivra-t-il leur exemple ? Telle est la question.

Qu’a dit Macron à Brest ?

Dans son discours à l’île Longue, le président Macron est allé beaucoup plus loin que ses deux prédécesseurs, annonçant la « mise en place progressive d’une dissuasion avancée » et offrant à ses alliés européens la possibilité de « participer aux exercices français de dissuasion nucléaire ». Huit pays (Allemagne, Belgique, Danemark, Grèce, Pays-Bas, Pologne, Royaume-Uni et Suède) ont jusqu’à présent accepté de participer à cette dissuasion avancée proposée par la France. Ils accueilleront le chasseur nucléaire stratégique français Rafale, l’objectif étant, selon Macron, de permettre à la force de frappe de se déployer « dans la profondeur du continent européen ».

Cette collaboration, a-t-il précisé, « peut également impliquer des transmissions d’informations, y compris au-delà de nos frontières, ou la participation conventionnelle de forces alliées à nos activités nucléaires. Enfin, elle peut prévoir le déploiement de forces stratégiques chez nos alliés  ».

Soutien stratégique renforcé

L’autre concept nouveau développé par Macron est celui de « soutien stratégique » : la dissuasion avancée s’inscrit dans une stratégie de soutien stratégique aux forces nucléaires, grâce au renforcement des capacités conventionnelles au niveau européen. Trois domaines ont été identifiés comme prioritaires pour la gestion de l’escalade sous le seuil nucléaire : 1) l’alerte précoce, c’est-à-dire la capacité, par une combinaison de satellites et de radars, de détecter et de suivre les missiles susceptibles de nous frapper ; 2) le contrôle de notre espace aérien avec une défense aérienne renforcée et une protection antimissile et anti-drone accrue ; et 3) les capacités de frappe en profondeur.

Dans tous ces domaines, des alliances européennes sont déjà à l’œuvre pour développer ces systèmes. En matière d’alerte précoce, la France et l’Allemagne ont lancé en 2025 le programme JEWEL, qui permettra aux Européens de disposer de capacités souveraines pour détecter les missiles les ciblant depuis l’espace. Concernant la défense aérienne, le système SAMP/T NG Mamba, fruit d’une collaboration franco-italienne (Thales/mbda), est également en développement depuis quelques années. Le Danemark et l’Ukraine ont déjà annoncé leur intention de l’acquérir. Quant aux capacités de frappe en profondeur, l’Allemagne, le Royaume-Uni et la France collaboreront sur un projet de missile à très longue portée, dans le cadre de l’initiative ELSA. Ces missiles, ainsi que le prétend Louis Gautier dans une longue explication publiée par Le Grand Continent, pourraient créer les conditions d’une véritable participation des Européens dans la dissuasion française, en étant à la fois conventionnels et nucléaires (comme l’Orechnik russe).

Pour les intérêts vitaux de la France ?

Bien que, comme ses prédécesseurs, Macron ait tenu à souligner que « la chaîne de commandement est parfaitement claire et que la décision finale [de lancer une frappe nucléaire] revient exclusivement au président de la République », en fonction d’une menace contre les seuls intérêts vitaux du pays, le fait que la France ait réintégré le commandement militaire de l’OTAN sous Nicolas Sarkozy, se soumettant depuis aux politiques de guerre de ses partenaires anglo-américains, du fait aussi de cette coopération renforcée sur la force de dissuasion avancée que souhaite Macron, tout cela rendra très difficile pour la France de maintenir une force de frappe indépendante, répondant uniquement aux intérêts vitaux de notre pays, ainsi que l’a voulu Charles De Gaulle.

C’est précisément ce que souligne Jacques Cheminade, président de Solidarité & Progrès, dans un post publié sur X : « Macron vient de parler à l’île Longue de notre nouvelle dissuasion ‘avancée’. Hors de toute menace existentielle, comme d’une chose en soi, dans une logique de rapports de force, sans rappeler que le seul but d’une telle manœuvre est la nécessité d’assurer le salut de l’humanité. Comme si une doctrine militaire s’inscrivant au sein de l’OTAN pouvait protéger nos intérêts vitaux et la paix ! »

Brouillage délibéré des frontières entre armes nucléaires et conventionnelles

Cheminade dénonce par ailleurs ce qu’il considère comme un « brouillage délibéré des frontières entre armes nucléaires stratégiques et soutien conventionnel en profondeur ». En effet, le chasseur nucléaire stratégique français Rafale pourrait être déployé dans tout l’espace européen des pays ayant accepté de participer aux activités nucléaires françaises, en appui d’opérations conventionnelles (alerte précoce, défense aérienne contre les drones et les missiles, et frappes conventionnelles en profondeur à longue portée). Cheminade voit dans ce débat des « sophismes au bord du gouffre ».

Et tout ceci ne tient pas compte de la réaction prévisible de la Russie en voyant le Rafale, avec ses armes nucléaires stratégiques, apparaître à ses frontières, en Pologne ou en Suède par exemple !

Emmanuel Macron a toutefois exclu catégoriquement l’usage d’armes nucléaires tactiques (de faible puissance, utilisables sur un champ de bataille). Une limite symbolique, souligne Cheminade, pour éviter la banalisation de l’arme nucléaire.