250e anniversaire de la déclaration d’indépendance des Etats-Unis

Pourquoi la France et l’Espagne ont soutenu la Révolution américaine

mercredi 10 juin 2026, par Karel Vereycken

Autoportrait de Goya, 1795.
Musée du Prado, Madrid.

Pour marquer le 250e anniversaire de la Déclaration d’indépendance des États-Unis, le Goya Research Center (à l’initiative de l’Hispanic Society Museum & Library) a organisé à New York une exposition intitulée « Goya et l’ère des révolutions ». Ouverte depuis décembre 2025, elle se termine fin juin.

Sur la publication Instagram annonçant l’événement, un internaute s’interrogeait :
« Quel rapport entre Goya et les révolutions française ou américaine ? Cela paraît intellectuellement un peu léger. On a l’impression que cela méconnaît délibérément le contexte historique de Goya, d’autant plus que la plupart de ses œuvres traitent des horreurs des guerres napoléoniennes. »

Pour répondre correctement à cette question, il faut clarifier le lien entre l’art et la politique. Des artistes comme Goya n’étaient ni des journalistes, ni des romantiques versant des larmes de crocodile sur des catastrophes qu’ils n’avaient souvent même pas tenté d’empêcher.

Francisco de Goya était le peintre de la cour du roi d’Espagne Charles IV. De son vivant, ses œuvres, aux yeux du public, magnifiaient la pompe et la splendeur de la monarchie. En secret, opérant au sein des réseaux de Benjamin Franklin en Espagne, Goya œuvrait à un changement d’époque dont la Révolution américaine fut peut-être l’expression la plus éloquente. Preuve tangible en sont les portraits d’au moins deux protagonistes de la Révolution américaine, présentés dans cette exposition : l’amiral José de Mazarredo et le général Francisco de Saavedra, deux officiers supérieurs de la marine espagnole qui furent déployés pour assurer la défaite britannique dans ce conflit. Dès lors, ne pas rendre hommage à Goya à cette occasion aurait été une véritable faute intellectuelle.

Introduction

Pour bien comprendre les bouleversements révolutionnaires survenus à l’échelle mondiale, dont la Révolution américaine fut l’une des expressions les plus significatives, sinon les plus puissantes, il faut commencer par examiner les développements historiques qui les ont précédés.

Depuis des siècles, la politique européenne se résume à un affrontement irréductible entre deux conceptions : celle de l’État-nation souverain, permettant aux citoyens de gérer leurs propres affaires, théorisée par le mécène de la Renaissance Nicolas de Cues, et celle d’une réincarnation de l’Empire romain, où une oligarchie règne sur des peuples considérés, au mieux, comme du bétail. Tel était le conflit sous-jacent qui opposa la France de Louis XI, Jacques Cœur, François Ier et Henri IV, au Saint-Empire romain germanique, gouverné par la dynastie des Habsbourg, mise en selle par les Fugger et alliée aux financiers vénitiens.

Cependant, le milieu du XVIIIe siècle voit se produire un étrange événement : un « renversement des alliances », que les historiens appellent la « Révolution diplomatique ». La France et l’Autriche, deux puissances continentales en guerre depuis des siècles sur de multiples fronts, prennent soudain conscience de leur erreur fatale. Pendant qu’elles se livraient une lutte acharnée, l’Empire britannique dominait les mers et s’étendait sur toute la planète !

Par un traité signé à Versailles le 1er mai 1756, l’Autriche passe du statut d’alliée de la Grande-Bretagne à celui d’alliée de la France, les Pays-Bas rompent leurs liens avec Londres pour devenir neutres, tandis que la Prusse devient, hélas, l’alliée de la Grande-Bretagne. Cette nouvelle alliance franco-autrichienne comprend également un traité de défense mutuelle, les deux pays s’engageant à rester neutres et à fournir 24 000 hommes en cas de conflit avec une tierce partie (c’est-à-dire les Britanniques et leurs supplétifs).

Cette nouvelle situation sema la panique à Londres, au point de déclencher une attaque préventive surprise d’envergure mondiale contre la France, l’Autriche et leurs alliés, la Suède, la Russie et l’Espagne. La guerre de Sept Ans qui s’ensuivit affecta le monde entier, Winston Churchill la qualifiant de « Première Guerre mondiale ».

Lorsque le funeste roi Charles III rappelle à Donald Trump que, grâce à la Grande-Bretagne, les États-Unis ne parlent pas français, vous savez désormais à quelle période historique il fait référence. La France, qui compte peu de colons mais de vastes territoires coloniaux en Amérique du Nord, essuie une lourde défaite. De leur côté, les forces britanniques remportent d’importantes victoires outre-mer : non seulement elles conquièrent le Canada français, mais elles remportent également des victoires en Inde et s’emparent de colonies insulaires françaises dans les Caraïbes. En mars 1762, Louis XV lance un appel officiel à des négociations de paix. Le traité de Paris de 1763 met fin au conflit, la France cédant tous ses territoires d’Amérique du Nord continentale et laissant de fait les treize colonies américaines sous la domination de Londres.

Selon le site américain The Office of the Historian :

« Conjugué aux divergences entre le gouvernement impérial et les colons sur la manière de percevoir les impôts pour payer les dettes liées aux dépenses de guerre, le traité de Paris finit par mettre les colons sur la voie de la recherche de l’indépendance, même s’il semblait rendre l’Empire britannique plus fort que jamais. » [1]

Vengeance

Ce contexte historique permet de se faire une idée de la dynamique qui conduisit à la Révolution américaine, ainsi que de l’alliance contre-nature de forces radicalement opposées qui, paradoxalement, vont œuvrer ensemble pour soutenir les « insurgés » américains et leur projet de créer une véritable république.

D’un côté, le « Pacte familial » réunissait les monarchies française et espagnole, cousines, désireuses de venger leur défaite de 1761.

De l’autre, une faction montante de républicains européens, s’opposant à ces monarchies mais plus encore désireuse d’expérimenter de nouvelles formes d’autonomie. Des intellectuels et des artistes de renom, tels que Wolfgang Amadeus Mozart, Francesco de Goya, Friedrich Schiller, Alexander von Humboldt, l’abbé Grégoire, Lazare Carnot, François Arago et Ludwig van Beethoven (et un peu plus tard Victor Hugo), aspiraient tous à briser le joug des autocraties absolutistes qui instrumentalisaient la religion et l’État pour garantir les privilèges d’une aristocratie parasitaire vivant aux dépens du peuple. L’émancipation de la tyrannie, de la pauvreté, de l’esclavage et de l’ignorance était au cœur de leurs revendications.

La Déclaration d’indépendance des États-Unis

Les colons américains, économiquement dépendants de l’Europe, savaient que les nations européennes étaient peu susceptibles de passer des accords commerciaux avec eux sans qu’ils aient préalablement déclaré leur indépendance. Lorsque le conflit armé éclata en 1775, le Congrès continental conclut qu’une aide étrangère était « sans aucun doute possible » et commença à solliciter des approvisionnements et du soutien auprès des nations européennes hostiles à la Grande-Bretagne. Les dirigeants français, désireux d’« humilier l’Angleterre », commencèrent à aider secrètement les rebelles américains. Le général George Washington, qui avait combattu les forces françaises en Amérique du Nord lors de la guerre de Sept Ans, se réjouissait de cette nouvelle situation.

Soutien français et espagnol

Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais.

Avec l’approbation de la Déclaration d’indépendance par le Congrès continental le 4 juillet 1776, le conflit avec la Grande-Bretagne devenait une véritable guerre d’indépendance.

Louis XVI (1754–1793) et son cousin espagnol Carlos III (1716–1788) fournirent chacun la somme d’un million de livres et ordonnèrent à un agent du service de renseignement français, Pierre Augustin Caron de Beaumarchais (1732–1793), de créer une compagnie commerciale factice sous le nom de « Rodrigue, Hortalez et Cie », dont les navires partaient de Bordeaux, du Havre et de Marseille en direction des « Îles à sucre » (Caraïbes).

Dans son livre Le Secret du Roi, l’historien Gilles Perrault documente que la pression exercée sur Louis XVI pour qu’il soutienne les insurgés venait en grande partie du noyau dur du service secret privé de Louis XV (Le secret du Roi), et notamment de son ancien chef Charles-François de Broglie (1719-1781), qui organisa la venue du marquis de Lafayette en Amérique.

La tâche de Beaumarchais consistait à acheminer vers l’Amérique de l’argent, du crédit, des armes, munitions, uniformes et ingénieurs, ainsi qu’un nombre impressionnant de chefs militaires expérimentés — dont von Steuben, Lafayette, De Kalb, Kosciuszko, Pulaski, etc. — afin d’assurer la victoire finale.

Si le général prussien von Steuben joua un rôle crucial dans l’entraînement militaire à Valley Forge, l’obtention par George Washington de l’équivalent de cinq millions de livres sterling en matériel de guerre pour remporter la bataille décisive de Saratoga en 1777, fut tout aussi déterminante. La moitié de cette somme provenait des rois Bourbons de France et d’Espagne, l’autre moitié de sympathisants français et européens de la cause américaine.

En août 1779, quelque 2000 soldats espagnols, sous le commandement de Bernardo de Gálvez, lancent une offensive contre les Britanniques en Louisiane. En 1781, à Yorktown, 6000 insurgés menés par Washington, appuyés par les volontaires français de Lafayette, affrontent 8000 soldats britanniques commandés par Cornwallis, jusqu’à l’arrivée du corps expéditionnaire français de Rochambeau, fort de 5000 hommes, qui donne le dessus à l’Armée continentale. La victoire de Saratoga ouvre la voie à la reconnaissance diplomatique des États-Unis par la France en 1783.

Répondant à la demande de Benjamin Franklin, le roi espagnol Carlos III ordonne à Bernardo de Gálvez d’intervenir militairement pour s’emparer de Pensacola (Floride) et de Mobile (Alabama) aux mains des Britanniques, et pour les expulser du golfe du Mexique et des rives du Mississippi.

Goya et les « Ilustrados »

Fruit d’une collaboration quasi quotidienne de plusieurs années à Paris entre le scientifique Benjamin Franklin et l’insolent officier du renseignement français Beaumarchais, la victoire américaine fit apparaître la France aux yeux du monde comme la clé d’un républicanisme libérateur.

C’est cette France que chérissaient Goya et les autres patriotes espagnols. Appartenant au cercle des « ilustrados » (éclairés) espagnols, Goya fut évidemment la cible directe des attaques du comte Joseph de Maistre (1753-1821), l’un des idéologues du fascisme moderne. Dans une lettre, celui-ci se plaint d’avoir entre les mains un recueil de caricatures à l’anglaise, publié à Madrid, où « la reine est ridiculisée avec une violence extrême, et l’allégorie est si limpide qu’un enfant pourrait la comprendre ». Il s’agissait des Caprices, la série de gravures satiriques de Goya.

Goya n’était pas seulement peintre, il assiste aussi régulièrement aux réunions des Amigos del Pais (Amis du Pays), où il rencontre, discute et collabore avec nombre d’éminents ilustrados, qui parviennent à convaincre le roi Charles III d’entreprendre des réformes économiques « colbertistes ». Parmi eux figurent Gaspard Melchor de Jovellanos, l’économiste Pedro Rodríguez Campomanes, le comte Floridablanca et le financier français d’origine basque Francesco Cabarrus.

Campomanes et la promotion des manufactures

Pedro Campomanes.
Musée du Prado, Madrid.

Figure clé promouvant une approche colbertiste et pré-hamiltonienne de l’économie physique, Pedro Rodríguez de Campomanes (1723-1803) était l’un des fondateurs des Amigos del Pais.

Économiste, homme de lettres et helléniste précoce, il connaît le grec, le latin et l’arabe. Adolescent, il enseignait la littérature aux enfants pauvres. Diplômé en droit à 19 ans, il est admis à l’Académie d’histoire et réformera plus tard le service postal espagnol. Conscient de la nécessité d’un réformateur pour l’Espagne, Charles III est impressionné par son savoir, son éloquence et ses talents d’administrateur, et le nomme « fiscal du Conseil de Castille » (ministre des Finances) en 1763, poste qu’il occupera pendant plus de vingt ans.

Comme le rapporte un biographe :

« Campomanes s’attaqua immédiatement aux abus qui ruinaient le pays. Par des mesures habiles, il réduisit le nombre de moines, ferma de nombreux monastères insuffisamment financés et dont les membres ne pouvaient survivre que par la mendicité, et augmenta le maigre traitement de nombreux prêtres, tout en exigeant d’eux une instruction et une moralité plus rigoureuses ». [2]

Il élabore les programmes universitaires, en mettant l’accent sur les mathématiques, la physique, les sciences naturelles et les langues, négligées jusque-là. Après l’expulsion des Jésuites d’Espagne par Charles III en 1767, Campomanes fait inclure leurs ouvrages parmi les biens distribués aux bibliothèques du royaume et ouvre par la suite la bibliothèque du Collège impérial, devenue plus tard la bibliothèque San Isidro.

À l’écoute des paysans, des entrepreneurs et des artisans, il crée pour eux des postes au sein de l’administration, jusque-là réservés à la noblesse. Grâce à une politique avisée de droits de douane protectionnistes destinés à soutenir les nouvelles industries, il favorise l’essor de l’industrie textile et de l’habillement, intégrant ainsi les femmes au monde du travail qualifié. Il déclarera un jour, non sans humour, que l’aiguille à coudre était « plus importante que tous les syllogismes d’Aristote ». Benjamin Franklin l’accueillit comme membre de la Société philosophique de Philadelphie.

Francisco Cabarrus et la banque hamiltonienne

Francisco Cabarrus.

Pour financer cette ascension fulgurante de l’économie espagnole et assurer les revenus nécessaires à l’effort de guerre pour l’indépendance américaine, le roi Charles III, convaincu de la nécessité des réformes colbertistes, nomma l’un des plus brillants ilustrados, Francisco de Cabarrus (1752-1810), à la tête de la Banco de San Carlos (Banque de Saint-Charles), qui était un établissement de crédit public.

Action émise le 2 juin 1782 par la Banco de San Carlos, signée de la main de François Cabarrus.

Alexander Hamilton, tout en allant plus loin, s’en inspirera pour créer la première Banque nationale des États-Unis, sept ans plus tard. La Banque de Saint-Charles était gérée par l’État, dont les représentants définissaient la stratégie et les investissements à long terme dans des programmes de commerce et d’infrastructures susceptibles de moderniser l’ensemble de l’économie. Il ne s’agissait plus de se lier les mains en s’endettant à des taux usuriers auprès de banquiers véreux. A partir de ce moment-là, selon une approche scientifique rigoureuse, l’État se faisait crédit à lui-même. Si cette banque avait une mission de service public, son capital provenait de sources privées espagnoles, néerlandaises et françaises. Goya, lui-même actionnaire de la Banco de San Carlos, réalisa les portraits de Cabarrus et de la plupart des autres administrateurs.

Aujourd’hui, le site internet de la banque centrale espagnole en rappelle la genèse :

« Lorsque l’Espagne et la France entrèrent en conflit avec la Grande-Bretagne à la suite de la guerre d’indépendance américaine, Francisco de Cabarrús suggéra de compenser l’augmentation des dépenses publiques par l’émission de titres d’État appelés ‘vales reales’ (obligations royales). Ces titres seraient mis en circulation par la Banque nationale de San Carlos, créée à la demande de Cabarrús en vue d’établir un ‘institut de crédit officiel’ capable d’octroyer des fonds à l’État en contrepartie de ses obligations, de gérer les paiements de la Couronne à l’étranger, de lutter contre l’usure et de fournir des crédits au commerce et à l’industrie. » [3]

Sur projet, la banque faisait des avances au Trésor. Elle gérait également les fonds de l’armée et de la marine. Son influence s’étendait à l’étranger, et le roi lui accordait une commission de 0,1 % sur l’ensemble de ses services. Son taux d’escompte était fixé à 4 %. Le capital de la banque s’élevait à 15 millions de piastres, divisé en 150 000 actions de 3000 réaux chacune.

Dans toute l’Espagne et dans une grande partie de l’Europe, des commissionnaires furent désignés pour lever des capitaux. Les proches de Cabarrus achetèrent d’importantes quantités d’actions et agirent en tant que commissionnaires. Lors de la première assemblée générale des actionnaires, qui s’ouvrit à la résidence du gouverneur du Conseil de Castille, les familles Cabarrus, Lannux-Dubernad et leurs alliés étaient bien représentées parmi les 112 personnes et institutions présentes. Des membres de la famille Lannux (dont le maire de Morlaix, en Bretagne) furent également nommés consuls d’Espagne en France, conjuguant ainsi pouvoir politique et économique. Cabarrus bénéficiait du soutien de représentants du gouvernement, ce qui lui permit de contrôler à sa guise le déroulement de l’assemblée générale des actionnaires.

Dans son étude sur les Français en Espagne au XVIIIe siècle, Michel Zylberberg note que les autres agents commissionnaires de la Banque nationale de San Carlos, pour la plupart français ou d’origine française, désiraient surtout participer, avec Cabarrus, au financement de la guerre d’indépendance américaine.

« Six maisons de commerce furent chargées de placer les 45 000 actions destinées à financer la guerre d’indépendance américaine ; elles appartenaient à des proches collaborateurs qui soutenaient ses projets. » [4]

En 1783, Cabarrus fonde la Compagnie royale des Philippines afin de faciliter le commerce entre les Amériques et l’Asie via les Philippines, alors colonie espagnole.

Cabarrus et la Banque de Saint-Charles concentrent alors leurs investissements sur des projets hydrauliques en Espagne. Cabarrus constate que la situation géographique de la capitale espagnole l’expose à des pénuries alimentaires et rend impossible tout approvisionnement, sauf à des prix exorbitants en raison du coût élevé du transport terrestre longue distance.

Tracé du canal Isabel II en 1868 pour approvisionner Madrid en eau douce.

Il conçoit alors un projet de canal de navigation prenant sa source dans la Sierra de Guadarrama, traversant Madrid et rejoignant le Guadalquivir. Il prévoit également d’exploiter les eaux abondantes des rivières Jarama et Lozoya pour irriguer les terres arides du sud de la Castille. Sur ses fonds propres, Cabarrus acquiert les droits sur ces deux rivières auprès de la famille Echauz. Approuvé par l’État, le projet, suspendu dans un premier temps, sera repris pour devenir le canal de Isabel II, lancé en 1851, alimentant en eau la ville de Madrid.

Devenu député de Madrid en 1786, Cabarrus prend également en charge les hôpitaux. Alors que la noblesse souhaiterait généraliser les monts-de-piété pour subvenir aux besoins des veuves et des orphelins, lors d’une réunion de la Société royale d’économie, Cabarrus lit un mémoire dans lequel il s’insurge contre ces prêteurs sur gages, préconisant plutôt de développer l’industrie, le commerce et les échanges financiers, ou encore de recourir à de nouvelles techniques agricoles pour en augmenter les revenus.

Comme on peut s’en douter, l’Inquisition et la noblesse, l’« État profond » espagnol, n’apprécient guère les hommes de ce genre. Cabarrus et ses collaborateurs sont accusés à tort de détournement de fonds et destitués. Aujourd’hui, la Banco de San Carlos de Cabarrus, Campomanes et Goya doit être honorée comme un moment charnière de la transition entre le meilleur du colbertisme européen et la naissance du système d’économie politique américain.

Le « Parti américain » en France

En conclusion, il ne faut pas oublier que la France, où les oligarques locaux et l’ingérence britannique avaient torpillé toute véritable révolution, restait une véritable cocotte-minute.

En août 1792, parmi dix-huit personnalités, George Washington, Alexander Hamilton, James Madison, Thomas Paine et Joseph Priestley, ainsi que le pédagogue Johann Heinrich Pestalozzi et le poète allemand de la liberté Friedrich Schiller, reçurent la citoyenneté d’honneur française :

« L’Assemblée nationale, considérant que les hommes qui, par leurs écrits et par leur courage, ont servi la cause de la liberté et préparé l’affranchissement des peuples, ne peuvent être regardés comme étrangers par une nation que ses lumières et son courage ont rendue libre ; (…) considérant enfin qu’au moment où une Convention nationale va fixer les destinées de la France et préparer peut-être celles du genre humain, il appartient à un peuple généreux et libre d’appeler toutes les lumières et de déférer le droit de concourir à ce grand acte de raison à des hommes qui, par leurs sentiments, leurs écrits et leur courage, s’en sont montrés si éminemment dignes. » [5]

Deux ans plus tard, en 1794, après les massacres sanglants de la Terreur jacobine, Schiller, désenchanté, déplorait qu’hélas, un « grand moment » ait « trouvé un peuple petit ».

Lazare Carnot, portrait par Boilly.

Notre grand général Lazare Carnot, cofondateur avec Gaspard Monge de l’École polytechnique et promoteur des méthodes d’enseignement mutuel, partageait pleinement les idéaux de la Révolution américaine. Il avait rencontré Benjamin Franklin dès 1772, lorsque ce dernier, en tant qu’émissaire américain en Angleterre, cherchait le soutien de la France à l’indépendance des États-Unis et qu’il visita l’École royale de génie de Mézières. Une gravure de l’époque montre Carnot, entouré des noms des quatre personnes qu’il vénérait le plus : Socrate, Archimède, Caton et Franklin.

Carnot était un mathématicien passionné de technologie et un excellent violoniste. S’inspirant des travaux de Vauban, qu’il admirait, il préconisait une défense active dans la conception des fortifications, notamment ce que l’on appela « les murs de Carnot » : de hautes murailles massives et indépendantes, sur le devant des forts et percées de meurtrières. Carnot et Franklin se lièrent d’amitié avec Joseph-Michel et Jacques-Étienne Montgolfier, ainsi qu’avec Robert Fulton, arrivé en France avec des plans de sous-marins et de machines à vapeur pour propulser des navires. Carnot déclara un jour :

« Si de véritables mathématiciens se consacraient à l’économie et appliquaient des méthodes expérimentales, une nouvelle science verrait le jour ; une science qui n’aurait besoin d’être animée que par l’amour de l’humanité pour transformer le gouvernement. » [6]
Le premier vol de ballon au-dessus de Paris, vu de la terrasse de Benjamin Franklin.

En 1783, Carnot et Franklin contribuèrent à la naissance de l’aviation humaine à Paris. Depuis sa terrasse donnant sur la Seine, Franklin fut témoin du premier vol historique en ballon à air chaud. Un sceptique lui aurait demandé : « À quoi sert un ballon à air chaud ? », ce à quoi il aurait répondu, selon la légende : « À quoi sert un nouveau-né ? »

Le plus proche collaborateur de Franklin en France fut le duc Louis Alexandre de La Rochefoucauld (1743-1792), qui s’efforça de concilier les idées des Lumières françaises et la pratique politique américaine. La Rochefoucauld et Franklin collaborèrent directement à la publication des Constitutions des Trois États-Unis d’Amérique, ouvrage destiné à populariser les idéaux républicains américains en Europe. Partageant la même passion pour les sciences naturelles, le duc fut élu membre de la Société philosophique américaine de Franklin en 1786.

En 1794, quelques jours avant la date fatidique du 9 Thermidor an II (27 juillet 1794), le règne de Maximilien Robespierre et la Terreur s’effondraient. Quelques jours plus tard, l’homme d’État américain James Monroe, partisan de la cause républicaine, est accueilli en France, où il se lie immédiatement d’amitié avec Lazare Carnot et est reçu comme un collègue par les membres de la Convention. Devant l’Assemblée nationale, Monroe déclare que l’Amérique a eu, elle aussi, « ses jours d’oppression, de difficultés et de guerre », mais que

« ses enfants furent vertueux et braves, et l’orage qui avait si longtemps obscurci l’horizon politique s’est dissipé et l’a laissée dans la pleine jouissance de la paix et de l’indépendance. » [7]

L’enthousiasme était tel que, durant toute la durée de la session, les députés français firent flotter côte à côte les drapeaux américain et français au Parlement.

En 1815, alors que la France est lasse des perpétuelles effusions de sang et des empereurs conquérants et autres Napoléon, Lazare Carnot émerge comme le chef du « Parti américain », un groupe de républicains modérés, opposés à l’absolutisme monarchiste autant qu’au jacobinisme totalitaire, qui rêvent d’avoir en France des institutions républicaines aussi solides que celles souhaitées par les Pères fondateurs de la République américaine, alors source d’inspiration.

Cependant, pour une certaine faction à laquelle appartient Lafayette, fortement influencée par la doctrine néfaste des physiocrates [8], l’Europe ne serait « pas prête » à accueillir sur son sol ce pour quoi il a lui-même combattu outre-Atlantique. À cette époque, selon eux, la monarchie constitutionnelle représenterait la solution transitoire la plus sage face aux empires, aux autocrates, à la violence et au chaos.

Tandis que de nombreux révolutionnaires français aspirent à une république, Lafayette, craignant une guerre civile, choisit d’offrir en 1830 le trône à Louis-Philippe, le duc d’Orléans, qui trahit aussitôt ses belles promesses. L’autre faction du « Parti américain », dont Carnot est le principal porte-parole, souhaite une véritable république française, inspirée de l’américaine. Carnot lui-même aurait été pressenti pour en être le président.

Mais après la défaite de Napoléon à Waterloo en 1815, les monarchistes prennent le contrôle de Paris par la force et préparent la Restauration. Refusant de se mettre au service de la Monarchie, Carnot est placé sous surveillance policière secrète. Le véritable Parti américain est vaincu.

Le 24 juillet, une liste de 56 proscrits est publiée. Carnot, à qui il n’est pas pardonné d’avoir été régicide, est du nombre. Il se déguisera pour prendre le chemin de l’exil. A la demande des Russes, il est chaleureusement accueilli en Pologne. Il s’installe à Magdebourg avec son fils Hippolyte, où ils collaborent avec les amis des Humboldt pour révolutionner l’enseignement technique et scientifique prussien. Après la mort de Lazare Carnot en 1823, son fils Hippolyte, avec l’abbé Grégoire, poursuit en partie la vision et les idéaux de son père, prônant un véritable républicanisme et l’émancipation universelle afin d’« élever à la dignité d’homme tous les individus du genre humain » [9]


[1Traité de Paris, 1763. Bureau de l’historien.
https://history.state.gov/milestones/1750-1775/treaty-of-paris

[2Cité dans l’encyclopédie en ligne Imago Mundi.
http://www.cosmovisions.com

[3Francisco de Cabarrus. Rise and Fall of a Key Player of the Banco d’Espana.
https://coleccion.bde.es/wca/en/secciones/noticias/noticiacabarrus2022.html

[4Sources : AHBE Secretaria leg 454, Zylberberg Michel, Une si douce domination. Les milieux d’affaires français et l’Espagne en 1780-1808, p. 285. Historia de la vida y reinado de Fernando VII de España, avec documents justificatifs, p. 371, étape AHN Consejos. 20255.

[5Antoine-Auguste Carette (dir.) et Jean-Marie-Esprit Lemoine-Devilleneuve (dir.), Lois annotées ou lois, décrets, ordonnances, avis du Conseil d’État, etc., avec notes historiques, de concordance et de jurisprudence, 1789 à 1830, Paris, Administration du recueil général des lois et des arrêts, 1854, « Décret qui confère le titre de citoyen français à plusieurs étrangers », p. 201
https://books.google.fr/books?id=W3lFAQAAMAAJ&pg=PA201&redir_esc=y#v=onepage&q&f=false

[6Cité dans Exploring the Science and History of Thermodynamics, John H. Lienhard, 2006.
https://www.nyas.org/ideas-insights/blog/exploring-the-science-and-history-of-thermodynamics/

[7Cité dans Mémoires sur Carnot par son fils, p. 543, Hippolyte Carnot, Pagnerre Editeur, Paris, 1861.

[8Pour une discussion approfondie des thèses physiocrates et leur réfutation par Alexander Hamilton et Carey, voir La face cachée de la planète Marx, vidéo et article de l’auteur, juin 2018.
https://www.solidariteetprogres.fr/la-face-cachee-de-la-planete-marx

[9Cité par Jacques Cheminade dans son article Lazare Carnot, l’organisateur de la victoire. https://solidariteetprogres.fr/Lazare-Carnot-l-organisateur-de-la