Le 3 janvier 2026, les États-Unis ont lancé des frappes militaires contre le Venezuela et capturé le président Nicolás Maduro et son épouse Cilia Flores, les transportant par avion à New York pour y répondre d’accusations de narcotrafic et de narcoterrorisme.
Un mois auparavant, Donald Trump avait gracié et fait libérer Juan Orlando Hernández, l’ancien président du Honduras. Pourtant, selon un communiqué du ministère de la Justice daté du 26 juin 2024, Hernández avait facilité l’importation aux États-Unis d’une quantité époustouflante de 400 tonnes de cocaïne. « Des milliards de doses individuelles ont été envoyées aux États-Unis [et] après des années de narcotrafic destructeur d’une ampleur inouïe, Hernández passera 45 ans là où est sa place : en prison fédérale », avait alors déclaré Damian Williams, procureur fédéral du district sud de New York.
Mais tandis que Maduro, le « mauvais » narcoterroriste, contrôle les plus grandes réserves pétrolières du monde (que les États-Unis ne veulent à aucun prix voir exploitées par la Chine, géant économique émergent), le « bon » narcoterroriste Hernandez est le politicien de droite qui a défendu les Zones pour l’emploi et le développement économique (ZEDE) du Honduras et permis aux milliardaires libertariens de la Silicon Valley de lancer leur projet de ville privée appelée Prospera, sur l’île hondurienne de Roatán.
Villes à charte
Prospera correspond à l’imaginaire libertarien de Peter Thiel et Curtis Yarvin des « villes à charte » (voir article sur ce site).
La première ville privée du Honduras a été conçue après le coup d’État de 2009 qui a porté au pouvoir le Parti national de Hernández. Des régions spéciales de développement (RSD) ont alors été créées, sur le modèle des villes à charte de l’Américain Paul Romer, lauréat du prix Nobel d’économie 2018 et ancien économiste en chef de la Banque mondiale. Devenu conseiller du gouvernement élu après le coup d’État, Romer s’est inspiré du Charter Cities Institute (CCI), une organisation basée à Washington, DC qui promeut le développement de telles juridictions spéciales à travers le monde. Ce concept a été défendu par l’économiste allemand Titus Gebel, investisseur dans Honduras Prospera Inc., dans un livre blanc de 2023 intitulé Villes privées libres : un nouveau système d’exploitation pour vivre ensemble.
Selon Gebel, toute ZEDE « se réserve le droit de ne pas accepter les criminels de haut rang, les communistes et les islamistes », en précisant que « moyennant une cotisation annuelle fixe, l’opérateur offre aux citoyens de la ville privée libre la protection de la vie, de la liberté et de la propriété ». Gebel, il faut le souligner, a repris les termes de John Locke, que les pères fondateurs américains avaient explicitement rejetés et remplacés par « la vie, la liberté et la recherche du bonheur ».
Utilisées judicieusement par la Chine pour amorcer son développement, les ZEDE de Thiel ont été présentées comme des zones de prospérité où la législation peut être adaptée pour attirer les capitaux et où la ville privée échappe aux pouvoirs publics, par exemple en matière de fiscalité ou de maintien de l’ordre. Expérimentées aux États-Unis, les ZEDE se sont heurtées à une forte opposition, ce qui explique pourquoi leurs promoteurs se sont tournés vers l’étranger.
Le projet hondurien Prospera a pris de l’ampleur en 2013, lorsqu’il a été approuvé par la Cour suprême du Honduras. Pour le concrétiser, ses fondateurs ont officiellement déposé en 2017 une demande de création d’une ville à charte au Honduras, par le biais de sociétés telles que Brimont Holding et North Shore Development Company. acheter des terres sur l’île où réside Prospera.
Si en apparence, on pourrait croire que Prospera Inc. est un projet hondurien, cela reste une filiale de NeWay Capital LLC, une société de gestion d’actifs basée à Washington D.C. et dirigée par Erick Brimen, un Vénézuélien se présentant comme un « professionnel de la finance », et Gabriel Delgado Ayau, petit-fils du fondateur de l’université Francisco Marroquin du Guatemala, le centre du mouvement libertarien d’extrême droite latino-américain, et ancien président de la Société ultralibérale du Mont-Pèlerin.
Sans surprise, Honduras Prospera Inc. est adminstrativement domiciliée dans l’État américain du Delaware, un paradis fiscal. Qui sont les investisseurs de Prospera ? À l’instar des comptes de Honduras Prospera Inc., ces informations sont enregistrées et détenues par Trident Trust Company LTD, un trust basé aux îles Caïmans, autre paradis fiscal opaque notoirement utilisé par les barons de la drogue et leurs banquiers.
Pour promouvoir son projet, Brimen a prétendu en 2024 avoir conçu la ville comme une initiative de lutte contre la pauvreté au Honduras. Depuis le début des travaux en 2021, selon ses dires, la ville aurait permis de créer plus de 200 entreprises et levé plus de 100 millions de dollars d’investissements.
« Le sionisme technologique »
En réalité, Brimen ne fait qu’appliquer le concept colonial de « sionisme technologique » élaboré par Balaji Srinivasan, ancien directeur technique de Coinbase et auteur du concept de « réseau d’État » :
- utiliser l’argent et l’influence du secteur technologique pour s’emparer des gouvernements par le biais des élections ;
- « quitter » l’État-nation en acquérant des terres et en construisant à partir de zéro, comme Israël ou l’Afrique du Sud, idéalement dans des « zones spéciales » légalement exemptées.
Le modèle fiscal avantageux de Prospera (impôt de 1 % sur les profits pour les entreprises, de 5 % sur le revenu pour les personnes physiques et taxe foncière de 1 %) en fait un pôle attractif pour les entreprises et les résidents. De plus, la ville a adopté les cryptomonnaies : toutes les transactions, y compris les déclarations de revenus, s’effectuent, sans surprise, en bitcoin. Les résidents n’ont qu’à scanner le code QR de leur portefeuille pour effectuer leurs paiements en quelques secondes.
Expériences médicales illégales
Pire encore, plusieurs « États à charte » sont devenus des plateformes pour des expérimentations médicales non réglementées (illégales). Qu’il s’agisse des procédures de la FDA (Food and Drug Administration), des normes de sécurité en matière d’IA ou d’autres fonctions et processus susceptibles de limiter les investissements en capital-risque – y compris la démocratie – toutes les réglementations doivent être supprimées.
Les idéologues de l’État à charte prônent l’abolition des réglementations médicales afin de mener des expériences médicales hors de tout contrôle. Le profit financier de milliers de start-ups de biotechnologie dont ils veulent accélérer le développement est un motif clairement affiché pour arriver à des Etats privatisés.
D’ores et déjà, des expériences médicales et des thérapies géniques non réglementées sont menées à Prospera. Elles avaient également été envisagées au Monténégro pour Zuzalu, une « cité flottante » dédiée à l’expérimentation biomédicale. À Prospera, une pancarte de bienvenue révèle clairement cette orientation transhumaniste : « Bienvenue à Vitalia, la ville où la mort est optionnelle. »
La mafia de PayPal
Peter Thiel et Marc Andreessen, deux mécènes réputés et conseillers de Trump, s’avèrent être des soutiens du fonds de capital-risque Pronomos Capital qui, avec des millions de dollars investis, est à l’avant-garde d’une campagne visant à financer des villes à charte à travers le monde.
Le portefeuille de Pronomos comprend des investissements dans des personnalités, des organisations et des entreprises qui construisent leurs propres nations numériques. En premier lieu, des États à charte tels que Prospera au Honduras, Yung Drun City au Bhoutan et Metropolis, un État à charte situé dans la petite nation de Pallau, un archipel micronésien à mi-chemin entre Guam et les Philippines.
Voici comment Global Metropolis affiche sa fierté d’avoir reçu des investissements de Pronomos :
« Pronomos Capital est dirigée par Patri Friedman. Fondateur et président du Seasteading Institute, une organisation à but non lucratif qui explore la création de communautés océaniques souveraines, Patri a également fondé Ephemerisle, un festival autogéré entièrement organisé sur l’eau. Il est aussi cofondateur de la Future Cities Development Corporation, un projet visant à établir une ville autonome au Honduras. Libéral, néoréactionnaire, anarcho-capitaliste et théoricien de l’économie politique, il est, en résumé, un chef de file dans son domaine. »
Metropolis oublie de préciser que Patri Friedman (un ancien employé de Google) est le petit-fils de l’économiste ultralibéral Milton Friedman, l’un des fondateurs de l’École de Chicago et l’une des sources d’inspiration des dictatures chilienne et argentine des années 1970.
Démantèlement des États-nations africains
Alpha City, une entreprise de promotion, profite également des largesses de Pronomos pour faire naître des « villes gérées et exploitées par le secteur privé » en Afrique. Idem pour Afropolitan, dont le manifeste affirme que
A la question « Comment construire une nation numérique ? », Afropolitan répond :
L’entrepreneur sénégalais Magatte Wade a annoncé l’an dernier, sur son site, un partenariat avec NeWay Capital pour créer Prospera Africa.
https://www.afropolitan.io/manifesto
Les cryptomonnaies en plein essor
L’influence et le pouvoir des cryptomonnaies ne cessent de croître. En 2013, Brian Armstrong et Fred Ehsram, basés à San Francisco et dans la Silicon Valley, ont fondé Coinbase Global, Inc., une bourse américaine de cryptomonnaies. Comptant aujourd’hui plus de 100 millions d’utilisateurs, Coinbase est, depuis 2024, le plus grand dépositaire de bitcoins au monde. L’entreprise est présente dans plus de 100 pays et détient près de 516 milliards de dollars d’actifs, dont près de 12 % de tous les bitcoins en circulation et 11 % des ethers. À partir de 2025, l’entreprise privilégie le télétravail et ne possède pas de siège social physique.
En janvier 2025, le PDG de Coinbase, Brian Armstrong, a déclaré que la division de capital-risque de son entreprise deviendrait un investisseur supplémentaire dans Prospera afin de « développer l’inclusion financière et l’innovation ».
Le modèle de gouvernance de Prospera se distingue par sa structure semi-autonome qui lui permet de fonctionner en grande partie indépendamment du gouvernement hondurien. La ville est gérée par un conseil anonyme et supervisée par un tribunal d’arbitrage composé d’anciens juges américains, chargés de régler les litiges. Des sociétés de sécurité privées veillent au respect des règles de la ville, faisant ainsi ressortir son approche de gouvernance singulière. Toute entreprise s’y implantant peut choisir le cadre réglementaire qui lui convient parmi une liste de 37 pays où prévaut le droit coutumier, fondé sur la jurisprudence plutôt que sur des textes législatifs. « Si vous estimez que Singapour possède le meilleur cadre juridique, vous pouvez vous installer à Prospera et opérer conformément aux normes singapouriennes », explique un responsable.
Prospera est présenté par l’Institut Tony Blair (TBI, financé par des intérêts américains) comme modèle de reconstruction pour Gaza. C’est la référence du « plan de paix » de Trump pour Gaza, qui n’est qu’un cas sur la longue liste d’États à charte en préparation, consultable sur ce site web : https://ns.com/dashboard
Opposition
Après la condamnation d’Hernandez pour narcoterrorisme en 2022, c’est Xiomara Castro qui a été élue présidente. Durant sa campagne, elle avait promis d’abolir les ZEDE, déclarant à l’Assemblée générale des Nations unies : « Nous ne porterons plus jamais le stéréotype de la république bananière. »
La même année, le Congrès hondurien votait à l’unanimité l’abrogation des ZEDE, bien que des traités internationaux protègent le programme Prospera pour au moins 50 ans, empêchant sa dissolution immédiate.
En réaction aux mesures prises par le gouvernement Castro, la société hondurienne Prospera Inc. a intenté une action en justice contre l’État hondurien devant le Centre international pour le règlement des différends relatifs aux investissements (CIRDI), réclamant 10,7 milliards de dollars de dommages et intérêts, soit près des deux tiers du budget du pays pour l’année 2022…
Roger Stone, fidèle conseiller de Trump et désireux de sauver son protégé, a soutenu la séquestration de Maduro, affirmant par ailleurs que gracier Hernández pourrait « écraser le socialisme et sauver une ville de la liberté au Honduras ». Selon lui, Prospera incarne un projet ayant « des implications majeures pour la politique américaine et l’avenir de la liberté dans le monde entier ».
On pourrait suggérer à Donald Trump d’envahir les îles Caïmans, un paradis fiscal où des milliards de dollars provenant des cartels de la drogue mexicains et internationaux sont blanchis par des établissements bancaires comme HSBC, la banque britannique de l’opium considérée comme trop importante pour être condamnée au pénal car « too big to fail ».



