Dans le même temps, les universités et écoles privées à but lucratif [1] ont le vent en poupe. L’enseignement supérieur, considéré par elles comme une marchandise, fait partie des secteurs de l’économie qui se placent en haut de la fourchette en termes de retours sur capitaux investis.
Ces « vendeurs de diplômes » en quête de profits financiers attirent de nombreux étudiants en jouant sur l’image dégradée de l’université. Les 74 universités françaises, à condition d’être bien dotées et de travailler en coopération mutuelle, offrent pourtant - et de très loin - les meilleures garanties pour relever les défis auxquels notre pays et ses étudiants sont confrontés.
En 2022, elles étaient 15 sur 74 à ne pas pouvoir couvrir leurs dépenses. Pour 2026, c’est la quasi-totalité des universités françaises qui prévoient un budget en déficit. Du jamais-vu. La raison ? L’État ne verse pas ce qu’il doit aux universités. [2] Ce sous-financement délibéré, souligné par tous les rapports, ne cesse de s’aggraver depuis 2022...
La loi LRU [3] votée en 2018, qui visait à donner plus d’autonomie aux établissements d’enseignement supérieur, a ainsi accouché d’une indépendance en trompe-l’œil. L’État laisse l’entière autonomie aux établissements quand il s’agit de trouver de nouvelles sources de revenus afin de remédier à la baisse du financement public.
Par contre, côté « dépenses », il demande aux établissements d’accueillir toujours plus de candidats sans que la contribution de l’État suive :
Résultat : les effectifs étudiants ont augmenté de 20 % entre 2010 et 2024, tandis que les effectifs enseignants baissaient de plus de 2 %. On compte 3,5 enseignants-chercheurs pour 100 étudiants en licence, contre 8,9 en DUT (Diplôme universitaire de technologie) et 9 dans les écoles d’ingénieur, soit un taux d’encadrement deux fois plus élevé. Si l’on calcule la somme de toutes les heures de cours pour l’ensemble des enseignants, rapportée au nombre d’étudiants, on obtient un ratio de 16 heures par étudiant en licence contre plus de 40 heures en DUT.
Outre l’accroissement des charges lié au nombre d’étudiants, l’envolée des factures énergétiques et d’entretien, ainsi que les augmentations de salaires et de pensions décidées au plan national sont largement non compensées. [5]
Point de bascule
Pour France Universités [6], on arrive à un point de bascule. La survie au jour le jour est privilégiée au détriment des investissements qui préparent le futur.
Certains établissements remplacent les travaux dirigés et les travaux pratiques au sein de petits groupes par des cours d’amphi. Cela créé des « situations compliquées » pour certains étudiants qui décrochent plus facilement. « Ils ont moins l’opportunité de poser des questions qu’en TD ou TP », constate Françoise Grolleau, la présidente de l’Université d’Angers.
Philippe Baptiste, notre ministre de l’Enseignement supérieur et de la recherche (ESR), reconnaît qu’une partie des charges obligatoires qui pèsent sur les universités ne sera pas compensée par l’Etat en 2026. Mais il relativise : « Ce n’est pas Zola non plus. » Anne Fairisse, à la tête de l’Université Montpellier III, a interpellé Emmanuel Macron dans une lettre envoyée le 26 janvier 2026 : « La situation de mon université, c’est bien du Zola », confirme-t-elle.
L’argent manque en effet au point de « ne pas pouvoir réparer certaines fuites d’eau dans les sous-sols, ni les chauffages quand le problème se pose, et que, très concrètement, nos personnels et nos étudiants sont assis deux heures dans une salle à 13 degrés », regrette Françoise Grolleau. Une situation qui ne présage rien de bon sur le long terme puisque, selon elle, avec cette vision « court-termiste, ce qu’on ne dépense pas aujourd’hui, on va devoir le payer quatre fois plus cher demain ».
En attendant, et sans qu’aucune augmentation de l’enveloppe budgétaire ne soit prévue, Philippe Baptiste fait diversion en annonçant des « assises du financement des universités » tout au long de ce premier semestre 2026. Il est question de signer des contrats d’objectif pour chaque université, à qui sera donnée encore plus d’autonomie (?) afin de mener des politiques régionales. Il précise en outre que le choix de faire financer les universités par les familles sera lié au résultat de la présidentielle 2027…
Quelques autres mesures prises en ce moment dans votre faculté ou celle de vos enfants :
- suppression de postes d’enseignants titulaires,
- recours accru à des enseignants vacataires,
- réduction des crédits consacrés à la vie étudiante ainsi qu’à l’accompagnement social, notamment pour les plus précaires,
- fermeture des filières ou des antennes en région,
- suppression de formations,
- augmentation des frais de scolarité…
Pourquoi les formations privées ont-elles le vent en poupe alors que les universités déclinent ?
Depuis 2018, le marché de l’enseignement supérieur privé est en croissance exponentielle et les investisseurs sont de plus en plus nombreux. En France, on compte environ 175 « universités » privées. A ce jour, ces formations représentent 27 % des effectifs estudiantins dans notre pays.
C’est la loi de 2018 « pour la liberté de choisir son avenir professionnel » qui a le plus facilité l’ouverture de nouvelles écoles privées, y compris et surtout dans l’enseignement supérieur. [7]
ailleurs, la réforme de l’apprentissage, en accroissant le soutien financier de l’Etat, a stimulé ces établissements.
Grâce à cette loi, donc, à peu près n’importe qui peut créer un établissement et bénéficier des subsides de l’Etat. Chaque centre de formation percevait récemment encore environ 7000 euros par an et par étudiant. À cela s’ajoutent les salaires pris en charge par les employeurs, eux-mêmes subventionnés.
Beaucoup de ces acteurs privés, tant nationaux qu’internationaux, avec leurs titres ronflants et leurs brochures de papier glacé, ont misé sur une stratégie « hors Parcoursup » pour se développer, précise le Rapport sur l’enseignement privé à but lucratif de l’Assemblée nationale. Cette stratégie consiste à surfer sur les incertitudes de la procédure Parcoursup, pour proposer une souplesse d’inscription, qui peut se faire tout au long de l’année et avec une procédure de sélection réduite ou inexistante.
Pour beaucoup de ces formations, elles se développent sans contrôles pédagogiques de l’Etat et ne bénéficient d’aucun label reconnu. Les abus en tout genre (pratiques commerciales trompeuses, conditions contractuelles délictueuses, employabilité post diplôme, manque de transparence tarifaire, etc.) se sont multipliés1.
Si bien que
Que faire ?
L’enseignement supérieur est au cœur de notre futur commun. Pour affronter les défis qui se présentent, il faut l’envisager dans un cadre élargi. C’est en effet sur tous les plans que nous sommes expropriés de notre propre pays par une pseudo-élite qui joue contre nos intérêts (école, justice, santé, transport, etc.).
Redonnons-nous une vision longue, changeons le paradigme néo-libéral de la compétition tous azimuts en faveur d’une coopération sur tout le territoire et avec nos alliés du Sud global. Là est la question posée sans relâche par Solidarité & Progrès et là sont les bases de notre combat pour en sortir (voir nos propositions dans le cadre d’une nouvelle architecture de sécurité et de développement).



