Bonjour à tous.
Aujourd’hui, le 8 mai 2026, nous commémorons la victoire sur le nazisme, et demain, il sera commémoré à Moscou. La situation est extrêmement tendue, car le président Zelenski a annoncé il y a quelques jours qu’il enverrait des drones ukrainiens survoler le défilé militaire à Moscou. Le ministère russe de la Défense a évidemment réagi, considérant cela comme une provocation et une menace extrêmes, étant donné l’importance du défilé et la présence de nombreux invités du monde entier. Le ministère a déclaré qu’en cas d’incident, il frapperait les centres de décision à Kiev et a conseillé aux ambassades de la capitale d’évacuer leur personnel.
Le cessez-le-feu russe, pourtant annoncé, a déjà été violé 1365 fois par les Ukrainiens, et la Fédération de Russie a déclaré riposter par des contre-attaques similaires. C’’est pourquoi nous suivrons la situation avec grande inquiétude d’ici demain. J’aborderai la question du Moyen-Orient d’ici peu, mais il convient également d’examiner cette situation dans son contexte européen plus large.
En effet, le gouvernement allemand et les autorités européennes ont annoncé récemment divers programmes de militarisation, le chancelier Merz souhaitant faire de l’armée allemande la plus puissante d’Europe.
Cette ambition est, bien entendu, très mal perçue par bon nombre de ses voisins européens, compte tenu des événements survenus il y a 81 ans. Cependant, toute cette dynamique de militarisation et la nouvelle stratégie militaire de l’Allemagne, les propos de Pistorius sur la nécessité de préparer l’armée à la guerre, les discussions sur le rétablissement de la conscription et bien d’autres choses encore ont suscité une réaction très vive de la part de l’ancien président russe Medvedev, ainsi que dans la presse russe, dont plusieurs articles évoquent ce qu’ils appellent une résurgence du militarisme et du revanchisme dans l’histoire.
Il y a aussi une très longue déclaration de Medvedev. Vous n’êtes pas obligé d’être d’accord avec chaque mot, mais certains arguments sont irréfutables. Par exemple, il affirme que la dénazification en Allemagne n’a pas été poussée assez loin, que devant les tribunaux de Nuremberg, seules quelques personnes ont été poursuivies et condamnées à des amendes. C’est un fait historique. Des études menées par l’université de Kiel, entre autres, ont déjà démontré que, faute de personnel dans divers secteurs, d’anciens nazis notoires ont été réintégrés à différents postes.
De plus, un nouveau quartier général de la Marine a été ouvert [en octobre 2024] à Rostock, un port à l’est de l’ancienne RDA. Or, le traité 2+4, qui a posé les bases de la réunification allemande, stipulait qu’aucune force militaire de l’OTAN ne devait être installée sur le territoire de l’ancienne RDA.
Ce nouveau QG naval constitue donc une violation flagrante de cette disposition, puisqu’il accueille des troupes de l’OTAN par rotation. Le gouvernement allemand s’en défend en affirmant : « Ce ne sont pas des troupes de l’OTAN, car nous avons toujours un commandement allemand. » Mais il s’agit bien là, à tout le moins, d’une violation de l’esprit du traité 2+4.
Medvedev souligne également qu’il n’y a jamais eu de référendum sur la réunification allemande et remet donc en question la légalité de l’État allemand dans son ensemble. On peut bien sûr rejeter cet argument en le jugeant absurde, mais je pense qu’il faut le prendre au sérieux. Sans adhérer à tous les arguments de Medvedev, le simple fait que des voix importantes en Russie avancent cet argument (par exemple dans le contexte d’un accord comme celui de Kensington, signé entre l’Allemagne et la Grande-Bretagne en juillet 2025, qui comprend une clause stipulant qu’en cas d’attaque de l’un des deux pays, l’autre doit intervenir) est révélateur.
Il s’agit en quelque sorte d’un amendement à l’article 5 de l’OTAN. Ils sont aussi convenus d’une production conjointe germano-britannique de divers systèmes militaires.
Dans ce contexte, l’ambassadeur de Russie en Allemagne, Netchaïev, a mentionné, dans une interview accordée à Izvestia, la production conjointe de drones en Ukraine, financée par l’Allemagne.
Il a également rappelé, et c’est la vérité, que les dirigeants politiques allemands répètent quotidiennement qu’il faut se préparer à un affrontement imminent avec la Russie, ce qui est extrêmement préoccupant. Par ailleurs, la Fédération de Russie a publié il y a environ deux semaines une liste de douze sites de production d’armes destinées à l’Ukraine, installés dans des pays européens, les désignant comme des cibles potentielles.
Au vu de tous ces éléments, il est clair que la situation entre l’Allemagne et la Russie est extrêmement tendue. Il est impératif de prendre au sérieux ces questions et de se détourner d’une voie qui, en cas de véritable affrontement, ne pourrait mener qu’à la destruction totale de l’Allemagne.
Compte tenu du fait que le président Trump a annoncé vouloir retirer plus de 5000 soldats américains d’Allemagne et qu’il ne souhaite pas y installer le système de missiles à moyenne portée comprenant les missiles hypersoniques Dark Eagle, dont le déploiement était prévu cette année, il semble que ce projet soit au point mort, voire abandonné.
Mais ce n’est pas une raison pour relâcher notre vigilance. Tout d’abord, la Pologne a déjà déclaré vouloir accueillir ces 5000 soldats, ce qui a suscité une mise en garde de l’ancien Premier ministre Tusk, qui considère comme très malavisé d’accueillir ces troupes américaines.
Cependant, si elles ne vont pas en Pologne, ces troupes seront probablement redéployées en Asie, étant donné que la véritable préoccupation stratégique des États-Unis est le conflit imminent avec la Chine. Il n’y a donc pas lieu de se relâcher, car s’il doit y avoir une guerre, elle sera mondiale.
Il restera encore plus de 30 000 soldats en Allemagne. Il n’y a donc aucune raison de se réjouir de leur départ, qui est pourtant justifié, car l’OTAN aurait dû se dissoudre en 1991, en même temps que le Pacte de Varsovie. Les États-Unis sont une force d’occupation et non un instrument de défense de l’Europe.
Comme l’avait affirmé Lord Ischer, l’OTAN n’a qu’une seule fonction : maintenir les États-Unis à l’intérieur de l’Europe, les Russes à l’extérieur et l’Allemagne sous contrôle, et cela n’a guère changé. La situation est donc extrêmement critique et appelle un changement de paradigme.
Il faut impérativement mettre fin à cette confrontation géopolitique insensée et adopter un nouveau paradigme, une nouvelle architecture de sécurité et de développement qui prenne en compte les intérêts de chaque pays.
Cette situation est aggravée par la situation au Moyen-Orient, où le cessez-le-feu annoncé n’a pas été respecté. Un porte-parole de l’armée iranienne vient de déclarer qu’un affrontement a eu lieu dans la nuit entre les forces iraniennes et trois destroyers de l’US Navy alors qu’ils tentaient de franchir le détroit d’Ormuz. Ils ont pris pour cible un pétrolier iranien et deux autres navires, déclenchant des attaques de représailles contre les navires américains. Nous sommes donc assis sur une poudrière, là aussi.
Je pense que la guerre israélo-américaine contre l’Iran est perdue, malgré les affirmations de Trump, Hegseth et autres.
En effet, près de 90 jours après le début du conflit, le gouvernement iranien reste fermement en place. La population le soutient massivement, car elle considère cette guerre d’agression non provoquée comme une attaque totalement illégitime. L’objectif de la guerre n’a donc pas été atteint. Une nouvelle analyse de la CIA estime que l’Iran pourrait survivre à un nouveau blocus naval américain pendant au moins trois à quatre mois avant d’éprouver de graves difficultés économiques.
Le pays dispose toujours d’une importante capacité de missiles balistiques : 75 % de ses lanceurs mobiles d’avant-guerre, 70 % de ses stocks de missiles, qu’il a même pu remettre en service, ainsi que la quasi-totalité de ses installations de stockage souterraines, et a même pu assembler de nouveaux missiles. Cette estimation des services de renseignement américains contraste fortement avec les déclarations du président Trump, qui affirme que les missiles iraniens et autres armes ont été réduits à une poignée, ce qui est manifestement faux.
D’autre part, les missiles intercepteurs et autres systèmes américains sont fortement affaiblis, au point que les livraisons de missiles et de matériel en provenance de Corée et du Pacifique vers le Moyen-Orient n’ont pas suffi à inverser la situation.
Par ailleurs, les dégâts infligés aux bases militaires de la région du Golfe sont beaucoup plus importants qu’on ne l’a admis jusqu’à présent. Le Washington Post vient de publier des informations à ce sujet, révélant l’ampleur des dégâts. 228 structures sur les bases américaines ont été détruites, notamment des hangars, des casernes, des dépôts de carburant, des avions et autres équipements.
De fait, la raison d’être des bases américaines dans le Golfe est fortement remise en question : incapables de défendre leurs pays hôtes, elles constituent en réalité une cible de choix pour leurs infrastructures. Enfin, si les attaques contre l’Iran se poursuivent, Téhéran a déjà annoncé qu’il ciblerait les infrastructures critiques des États du Golfe.
Par exemple, s’ils frappaient les usines de dessalement, dont certains de ces pays dépendent pour 70 % à 80 % de leur eau douce, ils pourraient neutraliser l’ensemble de leurs bases, provoquant un exode massif des États de la région du Golfe, ce qui ferait tomber les gouvernements et sèmerait le chaos.
L’estimation de 25 milliards de dollars de dégâts ou de coûts avancée par le Pentagone, qui a été publiée, est largement insuffisante. Nous avons calculé, et d’autres l’ont fait aussi, que le coût total de la guerre s’élève déjà à 4000 milliards de dollars si l’on prend en compte tous les aspects : énergie, engrais, pertes de production, etc. et ce n’est que le début.
Si cette guerre se poursuit, comme le voudrait un projet de loi d’un élu républicain soutenant Trump et Hegseth qui propose de continuer la guerre jusqu’à fin juillet, nous risquons non seulement une récession de l’économie mondiale, mais une véritable dépression.
A l’opposé, 18 démocrates ont déposé un projet de loi exigeant l’arrêt immédiat de tout financement à la guerre, signe que l’opinion aux États-Unis se retourne clairement contre Trump. Il lui sera très difficile de remporter les élections de mi-mandat si la situation ne s’inverse pas radicalement, ce qui, à mon avis, ne semble pas se profiler à l’horizon, du fait de l’acharnement de l’administration Trump.
La situation demeure donc extrêmement tendue. Même sans escalade, de nombreux pays pauvres d’Asie et d’Afrique vont connaître de graves difficultés économiques et les prix du carburant aux États-Unis et en Europe deviendront intenables. Il est donc absolument urgent que cette guerre cesse.
En même temps, la situation au Liban, à Gaza et en Cisjordanie demeure tendue. C’est pourquoi il est remarquable que le gouvernement espagnol, en la personne de son Premier ministre Pedro Sánchez, ait décerné la plus haute distinction du pays, l’Ordre du Mérite civil, à la Rapporteuse spéciale des Nations unies, Francesca Albanese.
M. Sánchez a fait valoir que la responsabilité publique implique également l’obligation morale de ne pas détourner le regard et qu’elle est la voix qui porte la conscience du monde. Cette initiative est particulièrement digne d’être saluée, compte tenu de l’attitude des gouvernements de certains pays européens, où Mme Albanese ne pourrait même pas se rendre sans risquer l’emprisonnement. J’estime donc que cet exemple doit être honoré et qu’il devrait encourager d’autres personnes à élever la voix.
Si l’on considère la situation (et je ne peux évoquer que quelques-uns des aspects les plus pressants), nous sommes en danger absolu. Je pense au défilé militaire à Moscou et à la situation explosive au Moyen-Orient.
Nous devons absolument redoubler, voire quadrupler, nos efforts pour mobiliser la communauté internationale contre ces guerres. Nous devons adopter un nouveau paradigme, mettre fin à l’affrontement géopolitique pour le remplacer par la coopération. Le seul moyen de sauver l’humanité est d’établir un nouveau système, une nouvelle architecture, qui prenne en compte les intérêts de chaque pays de la planète.
C’est ce que nous réclamons depuis quatre ans, et nous devons tout faire pour ce que cette question devienne une priorité pour les gouvernements. La session extraordinaire du Conseil de sécurité des Nations unies, qui se tiendra prochainement sous l’égide de la Chine, offre une occasion unique pour cela.
Le 26 mai, une session spéciale sera consacrée à la question de la sécurité. Nous devons faire passer l’idée que la paix a un nouveau nom : le développement. Il est impératif de mettre en œuvre les « Dix Principes » dont nous débattons depuis quatre ans, qui comprennent un Plan Oasis élargi et la reconstruction de l’économie mondiale, en grande partie dévastée. Voilà ce que je voulais dire en introduction.
[Réponse à Scott Ritter]
Bonjour Scott.
Malheureusement, vous confirmez la conclusion à laquelle je suis également parvenue. Dans mes précédentes déclarations, j’ai insisté sur l’urgence de faire prendre conscience aux populations d’Allemagne et des autres pays européens de la situation. Même ceux qui ne partagent pas l’analyse de la résurgence du militarisme, du nazisme et du revanchisme en Allemagne (ce que certains considèrent comme indéniable) doivent en tenir compte. Cependant, étant moi-même allemande et connaissant beaucoup de mes compatriotes qui ne partagent pas cet avis, j’ai néanmoins soutenu que, même si l’on n’adhère pas au raisonnement avancé par la Russie, le simple fait qu’elle le pense, le dise et l’écrive devrait inciter les Européens à réagir avant qu’il ne soit trop tard. Si la première puissance nucléaire mondiale tient de tels propos sur l’Allemagne et l’Union européenne (sans oublier le Royaume-Uni), cela devrait interpeller tous les Européens.
J’ai évoqué le traité de Kensington, qui unit l’Allemagne et la Grande-Bretagne au sein d’une alliance militaire, avec notamment la mise en place de capacités communes de production d’armement. Ce traité n’a jamais été soumis au vote du Bundestag, il a été conclu en catimini. Il est nécessaire d’aborder ces questions, car il ne faut pas négliger le rôle des Britanniques dans l’escalade actuelle, surtout au vu des efforts du roi Charles III pour nier l’importance de la Révolution américaine, lors de son discours au Congrès, unanimement applaudi par les Démocrates comme par les Républicains, comme si la Révolution américaine n’avait jamais orienté la République américaine sur une trajectoire différente.
Je dois donc malheureusement partager votre analyse, et répéter encore une fois que nous devons absolument redoubler d’efforts pour sensibiliser l’opinion publique avant qu’il ne soit trop tard.
(…)
Remarques finales
Nous devons donc nous mobiliser au maximum car, compte tenu des déclarations de Scott Ritter et des informations qui nous parviennent de Lavrov, nous nous trouvons probablement à un tournant décisif. Le danger est grand, mais c’est aussi le moment où, si nous intervenons avec force en proposant une nouvelle architecture de sécurité et de développement, un nouveau paradigme de réflexion, nous pourrons vraiment nous faire entendre.
Je souhaite encourager tout particulièrement les représentants des pays du Sud à s’unir, car je suis convaincue que si le Sud se regroupait encore plus solidement autour d’organisations comme les BRICS, l’OCS et d’organisations similaires comme l’ASEAN, la CELAC, l’Union africaine et l’OCI, pour parler d’une seule voix, cela pourrait changer la situation.
Je ne dis pas que les populations des pays occidentaux ne doivent pas se mobiliser, bien au contraire. Mais le facteur stratégique qui pourrait réellement changer la donne, c’est la voix des pays du Sud, qui représentent 85 % de la population mondiale et n’ont jusqu’à présent pas joué un rôle à la hauteur de leur importance historique. (…)




