Le partenariat Chine-ASEAN peut-il montrer la voie ?
Le thème de la Conférence de Munich sur la sécurité de 2024 était « perdant-perdant », un reflet saisissant de la situation critique actuelle de l’Europe. Le conflit ukrainien a déclenché une série de crises sur le continent : inflation galopante, flux de réfugiés, insécurité énergétique, stagnation économique et, surtout, perte de la paix. À l’inverse, la région Chine-ASEAN, qui abrite plus de deux milliards d’habitants (trois fois la population européenne), connaît depuis cinquante ans une paix, un développement et une prospérité sans précédent.
Comment expliquer le succès de l’Asie là où l’Europe a échoué ? Le partenariat Chine-ASEAN peut-il servir de modèle pour un ordre mondial multipolaire mutuellement avantageux ?
La réussite de l’Asie repose sur un cadre « 3 + 1 » : trois piliers fondamentaux de construction institutionnelle (développement, sécurité politique et civilisationnel), auxquels s’ajoute la Chine comme principal catalyseur.
Le premier pilier est le développement. La région Chine-ASEAN privilégie le développement comme condition essentielle à la paix et à la prospérité, une approche stratégiquement différente de celle, plus idéologique, de l’Europe. Cette région est devenue l’épicentre de la croissance économique mondiale, y contribuant pour près de 40 % de sa totalité. L’ASEAN bénéficie également de l’économie verte et des avancées technologiques de la Chine. L’accord de libre-échange Chine-ASEAN 3.0, récemment conclu, renforce la coopération bilatérale dans les domaines de l’économie verte et de la sécurité énergétique.
Le second pilier est celui de la politique et de la sécurité. L’ASEAN a adopté une approche singulière fondée sur ses principes de « centralité de l’ASEAN » et de neutralité stratégique. Ce cadre politique garantit un non-alignement strict, évite le sectarisme des grandes puissances et a développé des mécanismes multilatéraux sophistiqués, notamment les plateformes de dialogue 10+1 (Chine), 10+3 (Chine-Japon-Corée) et 10+8. La politique étrangère de la Chine s’inscrit remarquablement bien dans cette vision, soutenant sans relâche le rôle central de l’ASEAN.
Le troisième pilier, culturel et civilisationnel, constitue le fondement philosophique de la communauté de destin Chine-ASEAN. Ce cadre met l’accent sur la « sagesse asiatique » et les traditions politiques, telles que la patience stratégique dans la résolution des conflits, le règlement négocié des différends territoriaux, l’art de la diplomatie informelle et l’approche graduelle du « deux pas en avant, un pas en arrière ». Il défend également les Cinq Principes de la coexistence pacifique, héritage intellectuel majeur de la Conférence de Bandung de 1955.
Ces trois piliers ont transformé toute la région. L’Asie du Sud-Est, autrefois considérée comme « les Balkans » de l’Asie en raison de sa diversité ethnique, religieuse et politique, marquée par des conflits internes, a transformé ce qu’on appelait sa « malédiction géographique » en « bénédiction géographique ». Ce modèle de transformation s’étend désormais à l’Asie centrale grâce aux projets de connectivité des Nouvelles Routes de la soie, métamorphosant l’isolement historique de cette région enclavée en une position stratégique centrale, grâce à des corridors terrestres reliant les ports chinois et européens.
Dans ce contexte, nous pouvons mieux apprécier les quatre initiatives mondiales du président chinois Xi Jinping — pour le développement, la sécurité, la civilisation et la gouvernance mondiale — qui s’appuient sur l’expérience réussie du partenariat Chine-ASEAN et au-delà.
Les résultats contrastés de la situation « gagnant-gagnant » en Asie et de la situation « perdant-perdant » en Europe s’expliquent en grande partie par les rôles différents joués par la Chine et les États-Unis. Leurs principales différences sont les suivantes :
Tout d’abord, la Chine est un État civilisationnel, amalgame entre la plus ancienne civilisation continue du monde et un État moderne de très grande taille. La Chine possède des traditions culturelles uniques, bien plus inclusives et tournées vers le long terme que la culture américaine. Par exemple, alors que la mentalité américaine a tendance à catégoriser les autres pays comme « amis ou ennemis », la mentalité chinoise les perçoit comme « amis ou amis potentiels ».
Deuxièmement, outre sa culture inclusive et syncrétique, la Chine ne possède ni la tradition messianique de conversion des autres, ni la tradition militariste de conquête que l’on retrouve chez les puissances occidentales.
Troisièmement, cette tradition se reflète dans les comportements étatiques distincts de la Chine et des États-Unis. Lorsqu’elle a procédé à son premier essai nucléaire en 1964, la Chine a immédiatement déclaré qu’elle ne serait jamais la première à utiliser l’arme nucléaire, ni ne l’utiliserait contre des États non dotés de l’arme nucléaire. Parmi toutes les grandes puissances, la Chine a le seuil le plus élevé en matière de recours à la force – une tradition qui trouve son origine dans la célèbre mise en garde de Sun Tzu sur la prudence dans l’action militaire, il y a deux millénaires. Pourtant, la Chine s’est dotée d’une puissante capacité de défense pour préserver la paix.
Nous vivons une époque de transformation qui exige des idées novatrices et du courage. À cet égard, les enseignements de l’Asie, notamment le modèle « 3+1 », peuvent être une source d’inspiration précieuse pour notre effort commun visant à bâtir un ordre mondial multipolaire mutuellement avantageux.





