Au-delà des bons MEFO : l’or et les camps de concentration
par Karel Vereycken
Dans un article intitulé « Des bons Mefo aux cryptomonnaies, comment la fausse monnaie conduit à de vraies guerres » publié en mars 2025, nous avions documenté comment Hjalmar Schacht (1877-1970), utilisant toutes les astuces disponibles, avait réussi à financer l’économie de guerre d’une Allemagne nazie en faillite.
Schacht fut président de la Reichsbank du 22 décembre 1923 au 7 mars 1930. Comme bien d’autres nationalistes allemands, il milita contre les réparations de guerre imposées par les États-Unis. Et après que l’Allemagne eut cédé aux exigences du plan Young, il démissionna de son poste la Reichsbank le 7 mars 1930.
Wilhelm Keppler
Après les élections de novembre 1932, au cours desquelles le Parti nazi (NSDAP) voit son score électoral chuter de 4 %, Schacht et Wilhelm Keppler (1882-1960) organisent une pétition de dirigeants industriels et financiers, l’Industrielleneingabe (pétition industrielle), demandant au président Paul von Hindenburg de nommer Adolf Hitler chancelier.
Keppler, l’un des premiers soutiens et conseillers économiques d’Hitler, était copropriétaire d’Odin Works, une petite usine de gélatine photographique, et président de Braunkohle-Benzin AG, filiale d’IG Farben. Sa carrière dans les affaires lui avait permis de tisser des liens étroits avec la société Eastman Kodak et d’autres entreprises américaines, avec lesquelles il continuera de traiter en tant que responsable nazi.
Une fois Hitler arrivé au pouvoir en janvier 1933, Schacht est reconduit dans ses fonctions de président de la Reichsbank le 17 mars. Il occupera ce poste jusqu’en 1939, le cumulant avec celui de ministre de l’Économie de 1934 à 1937.
Présenté par les banquiers occidentaux comme un « sorcier de la finance », Schacht, plutôt que d’utiliser la monnaie nationale, s’appuya sur le ministère de la Guerre et les grandes entreprises industrielles telles que Krupp et Thyssen pour émettre des « bons Mefo », afin de payer avec des reconnaissances de dette les fournisseurs de matières premières et de biens destinés à l’effort de guerre colossal. Ces bons Mefo pouvaient être échangés entre industriels et fournisseurs et, sous certaines conditions, convertis en reichsmarks par la Reichsbank, alors dirigée par Schacht.
Un tel système utilisant de la monnaie fictive, surtout s’il sert à financer une économie de guerre, ne permet au mieux que de gagner du temps, mais non de créer de la prospérité. Ainsi, comme tout « système de Ponzi », le système des bons Mefo engendra de l’inflation et s’effondra, avant même que l’économie de guerre allemande n’atteigne la suprématie absolue qui donna à Hitler l’illusion de pouvoir, par une politique de « paix par la force » et des méthodes mafieuses, soumettre la planète entière à son joug.
Pour répondre à la question troublante de savoir comment le régime de guerre allemand a pu perdurer après l’échec du système des bons Mefo, Pavlov Roufos, un économiste politique grec vivant à Berlin, s’appuyant sur ses recherches sur les banques centrales, le droit constitutionnel et l’intégration européenne des années 1920 à nos jours, offre des éléments de réponse dans un article bien documenté intitulé « La première cause de la stabilité de notre monnaie est le camp de concentration : solidarité entre banquiers centraux sur la route de l’or tchécoslovaque d’Hitler », publié en anglais le 5 décembre 2024 sur son site web Crisisnotes.com.
Au bord de l’effondrement
À l’automne 1938, rappelle Roufos, la panique s’empara de plusieurs responsables de la Reichsbank. Un mémorandum révélant la situation économique désastreuse de l’Allemagne nazie, suite à la politique de réarmement effrénée menée par la banque centrale à travers une expansion monétaire massive, circula d’abord parmi les responsables de la Reichsbank.
C’est alors que son président, Hjalmar Schacht, et la direction de la banque décidèrent de publier un mémorandum officiel, que Schacht remit directement à Hitler au début de 1939. Il avertissait que « la Reichsbank n’avait plus de réserves d’or et de devises disponibles », que le déficit commercial « augmentait fortement » et que « le contrôle des prix et des salaires n’était plus efficace ». Face à l’accélération de la circulation des billets de banque et des bons Mefo, les finances de l’État étaient décrites sans ambages comme étant « au bord de l’effondrement ».
Ce mémorandum fit l’effet d’une bombe car, du point de vue des doctrines monétaristes orthodoxes, il reconnaissait l’inefficacité des bons Mefo. L’économie allemande allait se heurter de plein fouet à la réalité.
Schacht après Schacht
Hitler, selon les témoins, « entra dans une rage folle », exigeant la destitution de Schacht ainsi que de deux autres responsables de la Reichsbank. « Après tout, note Roufos, Schacht était le génie de la banque centrale qui avait conçu les bons Mefo, un plan ingénieux et mûrement réfléchi. » Et voilà qu’il refusait de tenir parole !
Schacht s’opposait-il à l’économie de guerre ? Absolument pas.
Pour eux, comme pour les économistes travaillant sous l’égide de l’Académie de droit allemand (dont Wilhelm Keppler était cofondateur), la guerre ne devrait en aucun cas être financée par la « création monétaire » en période de prix fixes.
Huit mois après l’occupation nazie de la Tchécoslovaquie et trois mois après l’invasion de la Pologne, un mémorandum officiel sur le financement de la guerre (Kriegsfinancierung) proclamait que
Curieusement, l’un des signataires du mémorandum était Walter Eucken, considéré aujourd’hui comme l’un des fondateurs de l’« ordo-libéralisme » allemand, l’idéologie du « zéro noir » popularisée par Wolfgang Schäuble et invoquée pour justifier les mesures extrêmes imposées à la Grèce pour sauver l’euro et les méga-banques européennes.
Schacht fut démis de ses fonctions de président de la Reichsbank et les deux autres principaux auteurs du mémorandum, Blessing et Vocke, démissionnèrent un mois plus tard. En réalité,
Interrogés à Nuremberg, les avocats de Schacht ont présenté le mémorandum de 1939 comme un « acte de résistance », leur client connaissant la réaction d’Hitler. Roufos déconstruit avec brio cette version des faits en démontrant comment,
Et une fois que Göring, responsable de l’économie de guerre,
Contrairement aux témoignages ultérieurs de Schacht,
Or et camps de concentration
En conclusion, Roufos met au jour les outils et la politique qui remplacèrent le système défaillant des bons Mefo : la conquête militaire et les camps de concentration, fournissant des matières premières stratégiques et de l’or, y compris provenant des dents des victimes de l’Holocauste. Après un bref passage à la Reichsbank, l’or collecté par les SS dans les camps de concentration était déposé à la Banque des règlements internationaux (BRI), institution mise en place par J.P. Morgan, Hjalmar Schacht et Montagu Norman pour éviter l’effondrement du système financier international. En échange de ces dépôts d’or, l’Allemagne nazie obtenait les francs suisses dont elle avait besoin pour se fournir en biens et matières premières à l’étranger.
Hitler avait sa propre théorie économique d’autosuffisance (autarcie) et ses propres méthodes pour briser la spirale inflationniste. Comme il l’expliquait à Schacht :
Solidarité des banquiers centraux avec Hitler
Après avoir démontré comment Schacht, protégé par ses bailleurs de fonds anglo-américains, a pu échapper au tribunal de Nuremberg en mentant, invoquant la notion de « solidarité entre banques centrales », Pavlov Roufos met en lumière la complicité criminelle del’oligarchie financière internationale qui avait créé et dirigé la BRI depuis Bâle, en Suisse. Pour défendre le système financier (et Hitler), les banquiers estimaient qu’un système international de banques centrales « indépendantes » devait être protégé de toute forme d’« ingérence politico-démocratique ».
Le principal artisan de ce projet était Montagu Norman, directeur de la Banque d’Angleterre et ami intime de Schacht.
Roufos :
Norman et Schacht partageaient cette aversion pour les banques centrales, qu’ils estimaient
Faire payer les Juifs
Montagu Norman a pleinement soutenu l’« aryanisation » de la Reichsbank lancée par Schacht, l’expulsion forcée des Juifs et l’expropriation de leurs biens.
Rappelons qu’au début de l’année 1933, l’Allemagne comptait environ 100000 entreprises juives. Près de la moitié d’entre elles étaient de petits magasins de vente au détail, principalement de vêtements ou de chaussures. Pour le reste, il s’agissait d’usines ou d’ateliers de tailles diverses, mais encore de cabinets d’avocats, de médecins et autres professions indépendantes.
En 1938, la terreur nazie associée à la propagande, au boycott et à la législation s’avéra si efficace que les deux tiers environ de ces entreprises juives avaient cessé leurs activités ou avaient été vendus à des non-Juifs. Les propriétaires juifs, souvent désespérés d’émigrer ou de céder un commerce en difficulté, acceptaient un prix de vente qui ne correspondait qu’à 20 ou 30 % de sa valeur réelle.
Ensuite, immédiatement après les violents pogroms qui eurent lieu dans tout le pays les 9 et 10 novembre 1938 (Kristallnacht, ou la Nuit de cristal), « l’aryanisation » passa de sa phase volontaire à la phase forcée : le transfert forcé à des non-Juifs de toutes les entreprises appartenant à des Juifs. Au lendemain de ces pogroms, l’État allemand nazi promulgua de nouvelles règles interdisant aux Juifs de prendre part à l’essentiel des activités économiques du pays. Le régime affecta à chaque entreprise juive restante un administrateur non juif chargé de superviser sa vente forcée immédiate à des non-Juifs. Les honoraires facturés pour ces services étaient obligatoires, souvent à peine inférieurs au prix de vente, et réglés par les anciens propriétaires juifs. Une partie des bénéfices de la transaction était également reversée au bureau du plan quadriennal, dirigé par Hermann Göring, qui préparait l’économie allemande à la guerre.
Les fonds nécessaires pour lancer une production d’armement à grande échelle furent réunis en partie grâce à la confiscation de biens et d’objets de valeur de la population juive. Les Juifs allemands qui souhaitaient émigrer étaient contraints de renoncer à une grande partie de leurs possessions. Enfin, le gouvernement du Reich percevait une « taxe de fuite » exorbitante auprès des Juifs qui quittaient l’Allemagne.
D’emblée, une fois exclut de toute activité économique, les Juifs devenaient « une charge » pour le contribuable allemand et de fait un obstacle à l’effort de guerre.
En 1938, donc sous Schacht, la Reichsbank, chiffrait à 7,1 milliard de reichsmark, les biens juifs en Allemagne. [3] Si on enlevait les taxes qu’on allait leur faire payer et la dévaluation de la valeur de leurs biens, la Reichsbank espérait qu’on pouvait récupérer 3 milliards de reichsmark, selon elle juste assez pour supporter la charge de la population juive pendant les dix ans à venir et sans qu’elle se reproduise, d’un coût estimé à 2.5 milliards de Reichsmark (Mémorandum du 19 janvier 1939).
Une affaire en or
Roufos revient ensuite sur le changement de politique économique que nous avons déjà évoqué :
« Tout en sachant pertinemment qu’il s’agissait d’or saisi par les nazis après leur invasion et leur occupation de la Tchécoslovaquie, aucune hésitation ne fut commise. L’or fut transféré le jour même. Cette transaction, ainsi que celles qui suivirent, suscitèrent un tollé en Europe. Mais lorsque le gouverneur de la Banque de France appela celui de la Banque d’Angleterre, Montagu Norman, pour se plaindre et l’exhorter à organiser une protestation commune contre le président de la Banque d’Angleterre, Johan Beyen, ce dernier balaya son indignation d’un revers de main. S’exprimant en tant que banquier central, il répondit en invoquant la nécessité de préserver l’indépendance de la Banque d’Angleterre face à toute ‘influence politique’. Il aurait déclaré : ‘Il serait erroné et dangereux pour l’avenir de la Banque d’Angleterre (…) de tenter, pour des raisons politiques, d’influencer les décisions du président’. »
Cette « neutralité » demeura pleinement opérationnelle durant toute la guerre, alors que le président de la BiS n’était autre qu’un Américain dénommé Thomas H. McKittrick, ami de la famille et invité régulier des frères Dulles.
Tandis qu’Allen Dulles, alors en poste à Berne pour l’OSS, sélectionnait et protégeait déjà les nazis que les Britanniques rêvaient d’envoyer exterminer le bolchevisme après la chute du IIIe Reich, son frère John Foster, associé du cabinet d’avocats de Wall Street Sullivan & Cromwell, représentait la filiale américaine d’IG Farben, General Aniline & Film.
Il apparaît ainsi que le dogme d’une banque centrale totalement indépendante des gouvernements n’est qu’un prétexte pour justifier qu’elle serve des intérêts financiers privés. Pour ces derniers, au contraire, elle doit servir exclusivement, et par tous les moyens, y compris l’extorsion de sommes considérables, à maintenir à flot les bulles spéculatives de fausse monnaie et de fausses dettes gérées par le réseau mondial de criminalité financière.
C’est bien avec ce système, celui des banques centrales de la zone euro, qu’il s’agit de rompre aujourd’hui.





