Entretien : Violences conjugales : le prix du silence

vendredi 16 janvier 2026

Mason
Julie Péréa est une ancienne conseillère municipale à la ville de Poussan (34), où elle était déléguée à la lutte contre les violences intra-familiales. Propos recueillis par Karel Vereycken pour la rédaction de Nouvelle Solidarité.

Question : Bonjour, pouvez-vous vous présenter brièvement ?

Julie Péréa : Entre octobre 2021 et septembre 2025, j’ai été en charge de la question de l’égalité hommes-femmes, des luttes contre les discriminations et surtout contre les violences intra-familiales (VIF). J’étais l’élue-référente de la commune de Poussan au sein du Comité du même nom, créé en 2021 par Sète-Agglopole-Méditerranée, l’intercommunalité du Bassin de Thau, dans le cadre du Conseil intercommunal de sécurité et de prévention de la délinquance et de la radicalisation.

Après le verdict rendu le 19 décembre 2024 dans le procès des viols de Mazan (Vaucluse), dont on a parlé dans le monde entier, les violences conjugales sont devenues un sujet d’actualité récurrent. Pourriez-vous résumer cette affaire et ce qu’elle révèle ?

Tout d’abord, ce procès peut être qualifié de « hors normes ». Ce ne sont pas moins de 51 agresseurs officiellement accusés, dont le mari de la victime. Les gendarmes avaient même identifié 80 agresseurs potentiels. Gisèle Pélicot, la victime, a découvert ce qu’elle avait subi quand les gendarmes lui ont demandé de passer à la gendarmerie. Son mari avait été arrêté alors qu’il prenait des photos sous la jupe d’une femme dans un centre commercial. Par expérience, les gendarmes savent que ce genre de comportement n’est pas anodin. En perquisitionnant au domicile de Dominique Pélicot, son ordinateur a révélé des faits bien plus graves sur une période d’au moins 10 ans. Mme Pélicot avait été droguée par son mari, qui avait orchestré les viols qu’elle a subis par de parfaits inconnus.

Si ce procès attire l’attention de tout le monde par le grand nombre de co-accusés, il est l’arbre qui cache la forêt. Pour l’année 2023, le ministère de l’Intérieur annonce 271 000 cas de violences conjugales, dont seulement 14 % font l’objet d’un dépôt de plainte. Le fait que seuls 4 % des dépôts de plainte soient instruits, le reste étant classé sans suite, est proprement scandaleux. Et surtout, cela n’incite pas les victimes à porter plainte, d’autant plus qu’elles doivent également prendre conscience qu’elles sont victimes.

Contrôle coercitif et cycle de la violence

Les violences conjugales ne sont pas un conflit entre deux personnes. Elles relèvent des mécanismes de « contrôle coercitif » d’un « dominant » sur un « dominé ». [1]

Le contrôle coercitif désigne un ensemble de comportements visant à contrôler une personne dans le cadre d’une relation intime, amicale ou professionnelle en utilisant des tactiques psychologiques, sexuelles, économiques, administratives, numériques, par personnes interposées, ou encore physiques.

Ces comportements peuvent inclure l’isolement, la surveillance, le chantage émotionnel et d’autres formes de manipulation qui limitent la liberté de la victime. Il lui est d’autant plus difficile de s’en extraire qu’au début de leur relation, l’auteur apparaît bienveillant et attentionné. C’est la phase « lune de miel » dans le cycle de la violence. Quand la confiance s’installe, la victime se confie sur ses vulnérabilités vécues à différents moments de sa vie. Et l’auteur, au lieu de se confier à son tour afin de s’entraider en se réparant mutuellement, utilise les confidences de la victime pour mieux la contrôler.

Puis le masque social tombe. Commence alors la phase de reproches qui précède l’explosion de la violence au cours de laquelle la victime se rebelle. L’auteur va alors la manipuler en la culpabilisant, en inversant les responsabilités, etc. Bien souvent, la victime, confuse, retombe dans la nasse, notamment quand l’auteur jure qu’il ne recommencera plus. La relation repart sur une phase de lune de miel. Le cycle peut alors recommencer jusqu’à ce que la victime ne se rebelle plus.

J’ai constaté que la société a encore cette idée que la victime de violences conjugales est « une femme en situation précaire qui reçoit des coups ». Or, en réalité, si une victime reçoit des coups, c’est qu’il y a déjà eu d’autres formes de violences invisibles peu connues des autorités et du grand public. [2]

Des coûts bien réels

Depuis novembre 2024, la plateforme Opale.Care simule les coûts financiers des VIF pour les entreprises, les collectivités et l’ensemble des contribuables français. Les services de sécurité ont enregistré 272 400 victimes de violences commises par un partenaire ou ex-partenaire en 2024. L’estimation réelle grimpe ainsi à près de 1,94 million de victimes chaque année.

Les données concernant les décès confirment l’ampleur du phénomène : selon la Miprof [3], 107 femmes ont été tuées par leur conjoint en 2024 et 906 suicides forcés [4] ont été recensés, soit une hausse de 17 %. Au total, trois femmes meurent chaque jour sous les coups de leur compagnon ou par suicide forcé.

A partir du moment où je présente mon engagement contre les VIF, la parole se libère. Beaucoup de mes interlocuteurs me disent en avoir été victimes ou connaître une ou plusieurs victimes, voire même des auteurs.

Selon la plateforme, chaque victime représente en moyenne 68 000 euros de dépenses pour l’État et les entreprises en matière de frais de justice, de santé, de protection sociale, d’arrêts maladies, etc. Multiplié par près de deux millions de victimes chaque année, le coût des violences conjugales atteindrait 132 milliards d’euros par an, soit l’équivalent du déficit public prévu pour 2025. Un montant qui, comme le souligne Opale, excède largement celui de nombreuses réformes imposées au nom de la rigueur budgétaire.

L’urgence de la prévention

Selon mon expérience d’élue de terrain, on est bien dans une société malade. En témoignent beaucoup d’affaires judiciaires en cours sur les VIF, où les victimes sont parfois traitées comme des suspectes. Je pose donc la question : veut-on que nos enfants et les générations futures continuent à vivre dans une société malade, ou allons-nous mettre de vrais moyens pour la soigner efficacement et durablement ?

Les associations réclament un budget annuel de 1,5 milliard d’euros afin de réduire efficacement le nombre de victimes de violences conjugales, à l’instar du modèle espagnol qui compte 39 victimes contre 164 en France pour l’année 2025.

Sur la base d’une étude du CAIRN, Opale rappelle qu’« un euro dépensé en prévention pourrait économiser jusqu’à 87 euros de dépenses sociétales ». Alors que des arbitrages stricts sont demandés aux Français et aux collectivités, la plateforme Opale estime que la lutte contre les violences conjugales devrait devenir un enjeu politique majeur, d’autant que les femmes représentent 52 % du corps électoral.

Dommage que les candidats aux municipales n’en saisissent pas l’enjeu.


[1Voir Dr Andreaa Gruev-Vintila, Le contrôle coercitif : au cœur de la violence conjugale, 2023, aux éditions Dunod.

[2Sur les violences psychologiques au sein du couple, voir le court métrage « Mimosa », réalisé par Martine Malaterre. (https://www.youtube.com/watch?v=a9klLAnSz38)

[3Mission interministérielle pour la protection des femmes contre les violences et la lutte contre la traite des êtres humains.

[4Cette nouvelle infraction, née du Grenelle des violences conjugales de 2019, est inscrite dans la loi du 30 juillet 2020. Pour autant, elle reste largement méconnue.