La faillite systémique que cache le prêt européen à l’Ukraine

mardi 5 mai 2026, par Karel Vereycken

Il y a une cinquantaine d’années, Lyndon LaRouche, l’un des rares économistes américains non-orthodoxes, illustrait l’état du système financier international par cette image : sous un pont, deux clochards complètement ivres se cramponnent l’un à l’autre pour ne pas tomber. Le premier tend un jeton de Monopoly au deuxième : « Tiens mon gars, voilà de quoi te racheter un litron de rouge ! »

C’est l’image qui me revient à l’esprit aujourd’hui à propos du prêt de 90 milliards d’euros que l’UE vient d’accorder à l’Ukraine.

Les enjeux

Officiellement, l’UE annonce vouloir relever plusieurs défis :

  • L’Ukraine manque d’hommes, de munitions et surtout, nous dit-on, d’argent pour s’en procurer. Poutine va emporter la guerre d’usure, l’UE sera battue.
  • Avec la guerre contre l’Iran, les États-Unis de Trump, de plus en plus tentés par un accord bilatéral avec Poutine, abandonnent l’Ukraine à son sort, c’est-à-dire aux bons soins de l’UE qui est bien forcée de s’en occuper.
  • L’OTAN n’existe plus que sur le papier. Après 75 ans d’illusion sur une protection américaine (la validité effective de l’article 5 de l’OTAN, promettant une riposte collective contre toute attaque contre un Etat membre), la plupart des pays européens se voient désormais obligés de prendre en charge les efforts (en hommes et en argent) nécessaires pour assurer leur défense.

Le récit à propos de l’existence d’une menace russe « imminente » contre l’Europe est donc une figure imposée pour arracher le consentement des populations européennes à sacrifier les fruits de leur travail au profit de l’économie de guerre.

Les banques y ont investi, et pour elles, tout accord de paix serait... un désastre.

En réalité, depuis 1991, saisie par la folie des grandeurs et l’illusion d’un monde unipolaire sous la houlette des Anglo-américains, l’administration américaine a tout fait pour envenimer la crise en Ukraine. Victoria Nuland a reconnu que son pays avait dépensé 5 milliards de dollars pour financer la « révolution orange » concoctée par George Soros. Et alors que les Européens voulaient imposer d’autres choix que les siens, Nuland avait hurlé « Fuck the EU ! » (« Qu’ils aillent se faire foutre ! »)

De ce point de vue, il est tragique de voir l’Europe, cherchant à faire bloc face aux autres blocs, s’engouffrer dans un conflit créé de toutes pièces par les Anglo-américains et risquant de nous entraîner dans un conflit nucléaire.

L’Ukraine est en faillite. Pour cette année, elle estime son besoin de financement extérieur à environ 44,4 milliards d’euros. Près de 60 % de son budget est consacré aux dépenses de défense et de sécurité (environ 54 milliards d’euros sur 93 milliards). Ce montant colossal représente 27,2 % de son PIB. En comparaison, la majorité des pays de l’OTAN se sont engagés, sous la pression de Donald Trump, à dépenser 5 % de leur PIB pour leur défense.

Qui paie ?

Bien avant ce nouveau prêt du 23 avril, les pays de l’UE, alléguant que c’est la liberté de toute l’Europe qui s’y joue, étaient déjà ceux qui aidaient le plus l’Ukraine.

En février 2026, le soutien total de l’Union et de ses États membres à Kiev s’élevait à 193,3 milliards d’euros, selon les dernières données du Conseil de l’UE et du Conseil européen, contre 115,3 milliards de dollars d’aide américaine de 2022 à 2025.

Ces 193,3 milliards d’euros se répartissent entre :

  1. aide financière, économique et humanitaire (53,4 %)
  2. aide militaire (35,9 %)
  3. aide pour les réfugiés dans l’UE (8,8 %)
  4. intérêts des avoirs russes immobilisés (1,9 %).

Aide économique

Le premier poste, d’un montant de 103,3 milliards, se sous-divise comme suit :

  1. 43,3 milliards d’« assistance macro-financière » sous forme de prêts et de subventions, visant non seulement « à fournir un soutien financier à court terme et à répondre aux besoins immédiats de l’Ukraine », mais aussi, « à terme, à l’accompagner dans sa trajectoire d’intégration européenne ».
  2. 36,7 milliards d’euros au titre d’une « facilité pour l’Ukraine », en vue de soutenir Kiev dans ses efforts à long terme pour se remettre de la guerre et « œuvrer en faveur de son adhésion à l’UE ». Cet instrument devrait fournir jusqu’à 50 milliards d’euros sur la période 2024-2027. 
  3. 15 milliards de subventions, de prêts ou de garanties fournies par les États membres de l’UE.
  4. 8,3 milliards d’autres formes d’aides, dont des prêts et garanties octroyés par l’intermédiaire de la Banque européenne d’investissement (BEI) et de la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD).

Vous avez bien lu. Sur la totalité de son aide, près de la moitié vise à favoriser l’adhésion de l’Ukraine à l’UE ! Alors que de nombreux experts ont mis en lumière la catastrophique expansion à tout prix de l’UE et qu’on n’a même pas consulté les Ukrainiens sur la question, la Commission persiste et signe.

Aide militaire

Vient ensuite l’aide militaire. En 2025, le soutien militaire européen s’est accru de 67 % et l’aide non militaire de 59 % par rapport à la moyenne de 2022-2024. « Grâce à l’effort européen, le volume total de l’aide allouée à Kiev est resté relativement stable en 2025, malgré l’arrêt du soutien américain avec le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche en janvier », se réjouit le site Toute l’Europe.

Financièrement, militairement et économiquement, l’Ukraine passe donc de la tutelle américaine à la tutelle européenne. Et l’aide, principalement humanitaire et économique jusqu’ici, devient massivement militaire. On pourrait dire que l’Ukraine est en train de devenir « membre avant même d’être membre » de l’UE, tellement cette dernière s’y investit. On oublie que statutairement, l’UE, par les orientations prises, doit toujours s’agrandir et accroître son niveau d’intégration.

Les avoirs russes

Début décembre 2025, la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, avait présenté à Bruxelles un plan insensé pour financer l’Ukraine sur deux ans et la « mettre en position de force » dans les négociations avec la Russie.

Ce plan proposait deux options visant à couvrir les deux tiers des besoins de financement de l’Ukraine pour 2026 et 2027, estimés à 137 milliards d’euros : un emprunt européen ou l’utilisation des avoirs russes placés en Europe.

Mme Von der Leyen comptait transformer les actifs de la Banque centrale russe, gelés suite à l’invasion de l’Ukraine en 2022, en prêt à taux zéro destiné à répondre aux besoins financiers et militaires de l’Ukraine pour les années à venir.

Cependant, refusant d’assumer seule les risques d’une telle spoliation, la Belgique s’opposa de bon droit à la confiscation des avoirs russes. La Hongrie d’Orban, pour sa part, avait mis son veto à tout prêt européen tant que l’Ukraine ne rouvrait pas un oléoduc lui permettant de s’approvisionner en pétrole. Si la Commission, n’arrivant pas à convaincre la Belgique, avait dû enterrer son projet de confiscation des avoirs russes, la défaite électorale d’Orban a rendu à nouveau possible le projet d’emprunt européen.

C’est ainsi que, le 23 avril, le président du Conseil européen, Antonio Costa, a pu annoncer que le prêt de 90 milliards d’euros à l’Ukraine avait été définitivement validé par l’UE. « Ce soutien financier, crucial pour Kiev, marque un tournant dans l’aide européenne face à la guerre » note le quotidien Les Echos.

Ce qu’on nous dit, ce qu’on nous cache

  • C’est la Commission européenne, une entité faiblement endettée, qui lèvera l’argent sur les marchés en émettant des euro-obligations. 37 grandes banques, les fameux primary dealers, pouvant les acheter et les revendre (avec profit) sur le marché secondaire à d’autres acteurs financiers.

Commentaire : l’UE n’a pas un radis. Elle n’a qu’un budget et une signature. Dans les faits, la Commission européenne se transforme pour l’occasion en créancier en levant les fonds sur les marchés. Comme pour une banque d’investissement, toute émission d’obligations donne lieu à une émission de produits financiers dérivés. La Commission va donc émettre des produits dérivés. La solidité de la signature de l’UE est garantie par ses ressources propres, c’est-à-dire essentiellement la contribution des États membres au budget de l’UE. Le budget de l’UE pour 2026 étant de 192,8 milliards d’euros, ce prêt de 90 milliards représente donc près de 45 % du budget européen. On est loin des critères de Maastricht imposés aux Etats. Et surtout, ce qu’on refuse d’imaginer, c’est l’éventualité d’un grand pays quittant l’UE. Avec une Commission devenue créancière, un krach financier deviendra alors une certitude.

  • L’argent levé sur les marchés sera prêté sans intérêts à l’Ukraine

Commentaire : pour les Ukrainiens, pas d’intérêts, certes, mais on se garde bien de dire que c’est l’UE (le contribuable) qui devra en assurer le paiement aux banques.

D’après l’AFP,

« leur montant précis n’est pas connu : il dépendra des taux d’intérêt accordés aux investisseurs qui souscriront à ces emprunts, dont la durée et le calendrier d’émission n’ont pas encore été annoncés. Vu les conditions de marché actuelles, cela devrait représenter au bas mot plusieurs milliards d’euros par an. Une facture qui sera partagée entre les États membres, à l’exception de trois pays (Hongrie, Slovaquie et République tchèque), qui avaient refusé de participer à l’opération ».

Certains évaluent les intérêts à 1 milliard d’euros cette année et 3 milliards l’année prochaine. Entre-temps, il faudra bien sacrifier salaires, aides sociales, écoles et hôpitaux, non ?

  • Sur les 90 milliards d’euros, 45 milliards seront débloqués avant la fin 2026, l’autre moitié en 2027. Sur chaque tranche, 28,3 milliards serviront à répondre aux besoins militaires, 16,7 aux besoins budgétaires ordinaires (éducation, santé, infrastructures, etc.).

Commentaire : Les paiements « seront subordonnés aux réformes adoptées par Kyiv », nous dit-on, bien conscients de la vaste corruption qui y règne depuis toujours. « Tout revirement dans la lutte contre la corruption pourrait entraîner une suspension temporaire de l’aide », menace-t-on à Bruxelles.

Près de 60 % de l’aide ira aux besoins militaires, c’est énorme ! Combien d’argent et d’armes ont déjà été détournés et revendus par les mafias ukrainiennes ?

  • Le volet militaire du prêt comportera des dispositions Made in Europe

Commentaire : l’Ukraine est invitée à se fournir en armes, produites soit chez elle, soit dans l’UE – en clair, dans les industries d’armement dans lesquelles ont investi les mêmes banques qui achèteront les euro-obligations procurant aux Ukrainiens (à taux zéro) de quoi acheter ces armes. Une version moderne de l’économie circulaire ? Avec comme sous-produit intéressant, la consolidation et la rentabilisation des industries d’armement dont les pays européens ont urgemment besoin pour se doter d’une défense nationale. En France, la base industrielle et technologique de défense compte 4000 entreprises. Un an après le sommet de Bercy, les banques annoncent avoir augmenté de 26 % leur financement aux industriels de l’armement. Fin 2025, le financement des six principaux groupes bancaires français (BNP Paribas, Crédit agricole, Société générale, BPCE, Crédit mutuel et La Banque postale) aux entreprises de défense s’élevait à plus de 46,6 milliards d’euros. Entre 570 000 et 800 000 emplois directs, indirects et induits par ces dépenses militaires pourraient être créés en France d’ici à 2035.

  • Les Ukrainiens n’achèteront pas d’armes américaines ou hors UE

Commentaire : il existe des dérogations. Au cas où l’Ukraine ne pourrait se procurer certain type d’armes chez elle ni dans aucun autre pays européen, l’UE l’autorisera, au cas par cas, à en acheter au Royaume-Uni ou aux Etats-Unis. Les grosses usines de drones construites par des ingénieurs britanniques pour Palantir en Ukraine ramasseront certainement quelques parts intéressantes de cette manne. Exigeons la transparence totale de la part de la Commission !

Comme le notait Ouest-France en janvier :

« La présidente allemande de la Commission, Ursula von der Leyen, a présenté ce plan en pesant chaque mot : ‘Les fonds serviront à l’achat d’équipements […] de l’UE et de nos partenaires’ (Norvège et Suisse notamment), a-t-elle d’abord annoncé. ‘Toutefois, si ces équipements nécessaires ne sont pas disponibles dans la région et les délais impartis, il sera possible, ponctuellement, de les acquérir hors de l’UE.’ Avant de préciser à l’attention de Paris que ‘l’achat à l’étranger ne sera envisagé qu’en dernier recours’. Selon l’article 13 de la proposition de la Commission, l’exécutif européen devra approuver ces dérogations. Mais comment dire non à l’achat de missiles Patriot qui ne fonctionnent qu’avec un lanceur américain ? Ursula von der Leyen a réussi la quadrature du cercle : Paris et Berlin peuvent dire que leur ligne a gagné. »
  • L’Ukraine remboursera avec l’argent des vaincus

Commentaire : l’Ukraine remboursera avec les « réparations de guerre » qu’elle est supposée recevoir de la Russie, dont on tient la défaite pour certaine. La Commission persiste à affirmer qu’elle se réserve le droit d’utiliser les 210 milliards d’euros d’actifs immobilisés de la Banque centrale russe pour compenser une éventuelle absence de réparations !

Comme à la fin de guerre de Trente Ans, on ne fait plus la guerre pour une cause politique ou militaire, mais pour savoir qui réglera la facture ! Infliger par on ne sait quelle magie une défaite à la Russie devient la condition même de la survie politique et financière de l’UE. Les répérations de guerre imposées à l’Allemagne lors du Congrès de Versailles n’ont-ils pas favorisées la montée de fascisme ? Nos dirigeants, n’ont-ils rien appris de l’histoire ?

Conclusion

Techniquement, l’Ukraine est en faillite. C’est uniquement parce qu’on a affaire à un cas de force majeure que ce défaut de paiement ne déclenche pas un krach financier mondial. Depuis 2024, c’est l’UE qui paye les intérêts de la dette ukrainienne, tout en injectant de l’argent frais qu’en réalité elle n’a pas. L’UE est aussi dépendante des banques rapaces que l’était Charles Quint des banquiers Fugger.

Croire qu’arroser le « Tchernobyl financier » dans le jardin du voisin vous permettra de vous refaire une santé est aussi ridicule que tragique. Même un super-escroc comme Charles Ponzi, lorsqu’il construisait une pyramide financière, le faisait avec de la vraie monnaie…

Tout le monde sait qu’il est hors de question et contraire à toutes les règles qu’un pays en guerre devienne membre de l’UE.

Le 27 avril, le chancelier allemand Friedrich Merz a choqué les observateurs en évoquant la nécessité que Kiev en vienne un jour à concéder certains territoires en échange de la fin des hostilités avec Moscou, alors que les communiqués du Quai d’Orsay exigent toujours de Moscou le respect absolu de l’intégrité territoriale de l’Ukraine. Paradoxalement, pour certains dirigeants européens, comme Merz, qui aimeraient sans doute mettre à leur crédit l’entrée de l’Ukraine dans l’UE, la paix devient enfin envisageable.

Moscou a déjà fait savoir que si elle reste catégoriquement opposée à toute entrée de l’Ukraine dans l’OTAN, son entrée dans l’UE n’est pas inconcevable.

En attendant, dans le contexte actuel, ce prêt de 90 milliards d’euros « remet une pièce dans la machine » à tout détruire. On aurait pu accorder cette aide pour un vrai plan de reconstruction, dans le cadre d’un accord de paix durable entre belligérants.