par Karel Vereycken
Après vingt-cinq ans de négociations, la Commission européenne a mis la gomme. Sa présidente, Ursula von der Leyen, qui en a fait le symbole de sa présidence grandiose, signera le 17 janvier, à Asuncion (Paraguay), le traité de libre-échange entre l’Union européenne et les pays du Mercosur.
Le traité entrera « en application provisoire immédiate », a prévenu sur BFMTV la ministre de l’Agriculture, Annie Genevard, donc avant même l’approbation du Parlement européen. Dans les faits, il faudra attendre quelques semaines car une entrée en vigueur anticipée nécessite la ratification préalable par au moins un Etat du Mercosur.
Si Von der Leyen y va au bulldozer, c’est aussi parce que les géants de l’agrobusiness, surtout les Allemands, s’inquiètent des chamboulements géopolitiques internationaux. La Russie, suite à notre embargo, est devenue le premier exportateur mondial de céréales, au détriment notamment des exportations françaises en Afrique du Nord. La Chine négocie durement ses atouts et les Etats-Unis sont quasiment en guerre contre les pays européens. Remettre une pièce dans le juke-box du libre-échange avec l’Amérique du Sud est supposé relancer la musique de la croissance des profits financiers à deux chiffres.
Pour les agriculteurs, c’est l’humiliation de trop. L’abattage systématique du troupeau en présence d’un seul cas de dermatose bovine, une politique basée non pas sur la science mais sur l’obsession de ne pas perturber les classifications administratives formelles qu’imposent des marchés devenus rois, suscite indignation et colère. La perspective de voir débarquer sur les marchés européens des produits bon-marché qui n’obéissent pas aux mêmes critères sanitaires et environnementaux que ceux produits chez nous, fait frémir.
Habilement, pour éviter de se soumettre à l’approbation à l’unanimité par les Vingt-sept, normalement exigée pour ce type de traité, la Commission a fait le choix controversé de scinder le texte en deux. La partie concernant les questions commerciales, compétence exclusive de l’UE, n’a eu besoin que d’une majorité qualifiée pour être adoptée. Le deuxième volet, qui reprend les aspects politiques de l’accord (comme l’investissement), doit encore recevoir l’approbation des Parlements nationaux et des députés européens. Bien joué !
La France et d’autres pays, comme la Pologne et l’Autriche, ont bien tenté d’empêcher ce scénario. Paris poussait pour que les Vingt-Sept s’engagent à ne pas recourir à l’application provisoire du traité. Mais une phrase en ce sens a finalement été retirée du texte soumis au vote par la présidence chypriote, relate le site Euractiv, notamment sous la pression de l’Allemagne, désormais la première puissance agricole de l’UE. Une fois constaté que le traité allait passer, l’Italie, initialement favorable à la position française, a négocié en douce son ralliement, en échange de quelques faveurs accordées par le Brésil au profit des compagnies pétrolières italiennes sur place. Il n’y a pas que le parrain de la Maison-Blanche qui a fait des stages en Sicile…
Enfin, les concessions accordées par la Commission – clauses miroirs (aux alouettes) et reconduction du budget de la Politique agricole commune – n’ont pas convaincu l’ensemble du monde agricole, qui reste mobilisé. Qu’une grande puissance agricole comme la France, pays fondateur de l’UE et de la PAC, ne fasse rien et ne puisse rien faire pour s’opposer à un traité aussi destructeur laisse pantois.
Ni la PAC, ni Bruxelles, ni Paris, ni Berlin, ni Washington ne feront de cadeaux à ceux qui produisent la nourriture dont notre pays et le monde a grand besoin. Seule une poignée de pays, qui tentent eux-mêmes d’échapper à cet ordre financier féodal et prédateur, cherche à nouer des relations honnêtes et équitables avec la France. Il serait grand temps de s’y intéresser.
La bonne nouvelle, c’est la fin des illusions qui retenaient jusqu’ici beaucoup de producteurs agricoles de se rallier au triple rejet que prône S&P, celui de l’euro, de l’UE et de l’OTAN, rupture préalable à une nouvelle architecture de sécurité commune et de coopération mutuelle.


