Le pape Léon XIV s’insurge pour la Paix

lundi 20 avril 2026, par Karel Vereycken

Skynews
Dans le grand livre de l’histoire humaine, s’il reste des humains pour le feuilleter, le printemps de l’année 2026 restera comme une des pages les plus sombres.

Après Benyamin Netanyahou, instigateur d’une guerre désormais reconnue comme un génocide contre le peuple palestinien, c’est son protecteur Donald Trump, avec des crimes de guerre commis contre le Venezuela et maintenant des crimes contre l’humanité en Iran, qui mérite lui aussi d’être jugé devant un nouveau tribunal de Nuremberg.

Le monde vit dans la terreur. Chaque matin, l’humanité tout entière scrute attentivement les dernières missives que lance ce Caligula des temps modernes sur son réseau Truth Social. A qui le tour ? Quel pays, quelle religion, quelle personne seront jetés aujourd’hui aux lions ? Iran, Cuba, Groenland, Venezuela, Chine, France, Espagne ou Vatican ?

En réalité, l’emballement verbal du président américain est inversement proportionnel à ses succès militaires. Lorsque, début avril, un avion de combat américain F-15 est abattu dans le sud de l’Iran par un nouveau système de défense antiaérienne iranien et que l’équipage doit être secouru par une opération militaire extrêmement périlleuse, Trump s’énerve contre les Iraniens :

« Ouvrez ce putain de détroit, bande de bâtards cinglés, sinon vous allez vivre l’enfer ! »

Et dans une vaine tentative pour forcer les Iraniens à capituler en rase campagne, Trump les menace le 7 avril :

« Une civilisation entière va disparaître ce soir pour ne plus jamais renaître. Je ne veux pas que cela arrive, mais c’est probablement ce qui arrivera. »

Kidnapper un chef d’État étranger, et plus encore menacer d’annihilation une civilisation de 90 millions de personnes sont des violations du code de Nuremberg (voir notre article sur les experts juridiques).

Dieu est avec nous ?

Après avoir rebaptisé le ministère de la Défense en ministère de la Guerre, Pete Hegseth n’a cessé de présenter son action comme l’expression d’une volonté divine, chrétienne en l’occurrence. Il évoque la « puissance écrasante », et la faculté hors du commun de l’armée américaine à faire pleuvoir « la mort et la destruction venues du ciel » sur ses ennemis iraniens.

Depuis le Pentagone, il invite ses concitoyens à prier pour la victoire des États-Unis et la sécurité de leurs soldats : « Chaque jour, à genoux, en famille, à l’école, à l’église. Au nom de Jésus-Christ. » Sa dernière bourde ? Le 15 avril 2026, il a cité quasiment mot pour mot une prière prononcée par Samuel L. Jackson dans le film Pulp Fiction, la faisant passer pour une parole divine sur la vengeance...

Le pape

Face à cette instrumentalisation de la religion, et de la foi chrétienne en particulier, un homme (envoyé du ciel diront certains) a eu le courage de se lever pour faire entendre une parole juste et forte : le pape Léon XIV.

Pourtant, au début du conflit, il y a six semaines, ce pape né à Chicago semblait réticent à condamner publiquement les violences, se limitant à des appels discrets à la paix et au dialogue. Cependant, après que Trump eut menacé, le dimanche de Pâques, d’anéantir la civilisation iranienne, Léon XIV a réagi en qualifiant cette déclaration de « véritablement inacceptable ».

Ensuite, il a multiplié les mises en garde :

22 mars : A l’issue de la prière mariale de l’Angélus, il a renouvelé son appel à persévérer dans la prière « afin que cessent les hostilités et s’ouvrent enfin des chemins de paix fondés sur un dialogue sincère et sur le respect de la dignité de chaque personne humaine » dans toutes les régions du monde déchirées par la guerre. La mort et la douleur provoquées par ces guerres sont « un scandale pour toute la famille humaine et un cri devant Dieu », a dit le Saint-Père.

28 mars : lors de sa visite à Monaco, paradis fiscal pour de nombreux milliardaires, il a mis en garde contre « l’idolâtrie du pouvoir et de l’argent » et plaidé pour un « amour de la vie » dans toutes ses dimensions. Il a fustigé « les configurations injustes du pouvoir, les structures de péché qui creusent des abîmes entre pauvres et riches, entre privilégiés et rejetés, entre amis et ennemis ». S’élevant contre les guerres qui ensanglantent l’actualité, il a assuré que « chaque vie brisée est une blessure infligée au Corps du Christ (...) Ne nous habituons pas au fracas des armes, aux images de guerre ! », a-t-il exhorté, assurant que « la paix n’est pas un simple équilibre des forces, elle est l’œuvre de cœurs purifiés, l’œuvre de ceux qui voient dans l’autre un frère à protéger, et non un ennemi à abattre ».

Dans son homélie, le pontife a commenté le passage de l’Évangile dans lequel Jésus est mis en cause par les responsables religieux juifs, qui veulent le condamner à mort pour avoir ressuscité Lazare. Le pape a décrit la réaction des autorités juives au Christ comme « l’action occulte d’autorités puissantes, prêtes à tuer sans scrupule », avant d’ajouter : « n’est-ce pas ce qui se passe aujourd’hui ? ».

29 mars : à Rome, il a condamné avec une grande fermeté l’usage insensé de la foi par les dirigeants en temps de guerre. Devant des milliers de fidèles réunis place Saint-Pierre pour le dimanche des Rameaux, le souverain pontife a affirmé : « Voici notre Dieu : Jésus, Roi de la paix. Un Dieu qui refuse la guerre, que personne ne peut invoquer pour justifier la guerre, qui n’écoute pas la prière de ceux qui font la guerre. » « ‘Même si vous multipliez les prières, je n’écouterai pas : vos mains sont pleines de sang’ », a-t-il lancé, citant un passage de la Bible. « Nous sommes plus que jamais proches, par la prière, des chrétiens du Moyen-Orient, qui souffrent des conséquences d’un conflit atroce et qui, dans de nombreux cas, ne peuvent vivre pleinement les rites de ces jours saints. »

11 avril : lors des prières du soir à la basilique Saint-Pierre au Vatican, il a souligné que la prière pour la paix est « un rempart contre cette illusion d’omnipotence qui nous entoure et qui devient de plus en plus imprévisible et agressive ». S’adressant aux dirigeants mondiaux qui décident d’entrer en guerre, Léon a déclaré :

« À ceux-là, nous crions : arrêtez ! Il est temps de faire la paix ! Asseyez-vous à la table du dialogue et de la médiation, et non à la table où l’on planifie le réarmement et où l’on décide d’actions meurtrières (...) Assez de l’idolâtrie de soi et de l’argent ! Assez de l’étalage de pouvoir ! Assez de la guerre ! La véritable force se manifeste dans le service de la vie. »

Au Cameroun, Léon XIV a de déploré un monde « en train d’être ravagé par une poignée de tyrans » et la corruption. Il a également fustigé, comme en Angola, « la face cachée des ravages environnementaux et sociaux causés par la course effrénée aux matières premières et aux terres rares », qui alimente les guerres et les ingérences sur le continent africain. Le pape a aussi mis en garde contre l’utilisation détournée de l’intelligence artificielle pour alimenter « la polarisation, les conflits, les peurs et la violence ».

Sur son compte X officiel, il a écrit :

« Dieu ne bénit aucun conflit. Quiconque est disciple du Christ, Prince de la Paix, ne se range jamais du côté de ceux qui brandissaient autrefois l’épée et qui aujourd’hui larguent des bombes. L’action militaire ne créera ni liberté ni ère de paix, qui ne peut naître que de la promotion patiente de la coexistence et du dialogue entre les peuples. »

Selon le pape, ceux qui prient

« sont conscients de leurs propres limites. Ils ne tuent pas et ne menacent pas de mort. Au contraire, la mort asservit ceux qui ont tourné le dos au Dieu vivant, transformant eux-mêmes et leur propre pouvoir en une idole muette, aveugle et sourde, à laquelle ils sacrifient toutes leurs valeurs, exigeant que le monde entier se prosterne. »

La remise en cause de toute justification religieuse de la guerre a été menée devant des émissaires des États-Unis et d’Iran : sur les bancs de la basilique se trouvaient Laura Hochla, cheffe de mission adjointe à l’ambassade des États-Unis auprès du Saint-Siège, et l’archevêque de Téhéran, le cardinal belge Dominique Joseph Mathieu.

Trump explose

Tout cela avait de quoi énerver le criminel de guerre de la Maison-Blanche.

« Je ne veux pas d’un pape qui critique le président des États-Unis, car je fais exactement ce pour quoi j’ai été élu, et par une victoire écrasante », a affirmé Trump, faisant référence à sa victoire électorale de 2024. « Le pape Léon est faible face à la criminalité et son incompétence en matière de politique étrangère est catastrophique, a écrit Trump. Je ne veux pas d’un pape qui pense qu’il est acceptable que l’Iran possède l’arme nucléaire. » Il a réitéré ce point de vue devant des journalistes : « Nous n’apprécions pas un pape qui dit qu’il est acceptable de posséder l’arme nucléaire », une affirmation totalement mensongère.

Dans le même message, Trump a également laissé entendre que Léon n’avait obtenu son poste que

« parce qu’il était américain, et qu’ils pensaient que c’était la meilleure façon de gérer le président Donald J. Trump (…) Si je n’étais pas à la Maison-Blanche, Léon ne serait pas au Vatican (...) Léon devrait se ressaisir en tant que pape, faire preuve de bon sens, cesser de courtiser l’extrême gauche et se concentrer sur son rôle de grand pape, et non sur celui de politicien. Cela lui nuit énormément et, plus important encore, cela nuit à l’Église catholique ! »

Le président iranien, Massoud Pezeshkian, a condamné cette « insulte » adressée au pape.

« Au nom de la grande nation iranienne, je condamne l’insulte faite à Votre Excellence et déclare que la profanation de Jésus (que la paix soit sur lui), prophète de paix et de fraternité, est inacceptable pour toute personne libre », a-t-il écrit.

Quelques jours après, Trump, qui s’affiche de plus en plus en train de prier, sous l’emprise de la pasteure évangéliste Paula White, a publié une image manifestement générée par une intelligence artificielle, le représentant sous les traits d’une figure christique, semblant « guérir » un homme. Suite aux protestations de certains de ses partisans, Trump l’a supprimée en affirmant qu’il avait mal vu et qu’il se croyait représenté en médecin.

JD Vance et la « guerre juste »

Se joignant à cette offensive contre le pape, le vice-président américain J.D. Vance, un agnostique devenu évangéliste et, plus récemment, converti au catholicisme en 2019 par son ami Peter Thiel, s’en est également pris à Léon XIV, déclarant que le pape ferait mieux de s’occuper de la moralité au sein de l’Église avant de se mêler de politique. La politique se fait en dehors de toute considération morale.

Parlant le 14 avril devant l’organisation conservatrice Turning Point dans l’État de Georgie, Vance, qui avait pourtant pris Augustin pour saint patron lors de sa conversion, s’est cru autorisé à sermonner le premier pape issu de l’Ordre des Augustiniens :

« Lorsque le pape affirme que Dieu n’est jamais du côté de ceux qui manient l’épée, il oublie qu’il existe une théorie millénaire de la guerre juste. On peut bien sûr avoir des divergences d’opinion quant à savoir si tel ou tel conflit est juste (…) Mais je pense il est très important que le pape fasse attention lorsqu’il parle de questions de théologie. »

Enfin, sous-entendant que la guerre contre l’Iran serait une « guerre juste », Vance osa la comparaison : « Dieu était-il aux côtés des Américains qui ont libéré la France des Nazis ? (…) Je pense que la réponse est oui. »

Historiquement, la paternité de la guerre juste remonte à Cicéron, qui définit comme « justes » les guerres s’appuyant sur le respect d’une alliance ou la défense contre une agression, et ayant pour but d’établir une paix durable. Augustin reprend et impose ce concept. « La justice bafouée, demandait-il dans La Cité de Dieu, que sont les royaumes sinon de grandes bandes de brigands ? » Dans un empire qui devient chrétien et qu’il s’agit de défendre, si la guerre continue d’être tenue pour un mal en soi, elle peut être un recours afin d’éviter un mal plus grand encore. (Voir notre article sur Erasme.)

Il y a donc de mauvaises guerres et de bons combats. La guerre juste s’appuie alors sur la défense de la Patrie et de ses citoyens. C’est une guerre de défense, une guerre de protection et de restauration des droits particuliers menacés ou violés. Saint Thomas d’Aquin, au XIIIe siècle, va la théoriser : « Pour qu’une guerre soit juste, elle doit être déclarée par une autorité publique compétente, la cause doit en être juste, et l’intention de celui qui la mène doit être droite. » La menace doit être durable, grave et certaine, et le succès doit être réaliste. Surtout, tous les autres moyens de résolution doivent avoir été véritablement épuisés, et le préjudice causé ne doit pas excéder celui qu’il vise à prévenir. En termes simples, l’objectif de cet ensemble de règles est d’empêcher ceux qui sont engagés dans une guerre d’être juges de leur propre justice. « La doctrine de la guerre juste ne se contente pas de demander si votre cause vous semble juste », a déclaré à Euronews Joseph Capizzi, doyen de la faculté de théologie et d’études religieuses de l’Université catholique d’Amérique. « Comme nous le savons tous, chacun pense que sa cause est juste. » Or, Trump, Vance, tout comme Hegseth, veulent draper leurs exactions en « guerre juste » et s’inventent en théologiens de plateau de télévision.

Pendant ce temps, le souverain pontife se trouvait dans la ville portuaire algérienne d’Annaba, où il rendait hommage à la basilique située non loin du lieu où saint Augustin était mort et avait été initialement inhumé.

Réponse face aux menaces

Face aux injonctions de l’administration Trump, le pape Léon se concentre sur sa mission : « Je continue de m’exprimer avec force contre la guerre, cherchant à promouvoir la paix, le dialogue et le multilatéralisme entre les États afin de trouver des solutions aux problèmes. » Répondant à un journaliste américain, il a précisé : « Je n’ai pas peur de l’administration Trump ni de proclamer haut et fort le message de l’Évangile, ce qui est, je crois, ma mission ici, la mission de l’Église. »

En coulisse, les menaces sont bien réelles. Selon The Free Press du 6 avril, Elbridge Colby, vice-ministre américain de la Guerre et ami (catholique) de J.D. Vance, a convoqué en janvier le nonce papal Christophe Pierre à Washington pour le réprimander au sujet des propos tenus par le pape le même mois. Le constat du pape qu’« une diplomatie qui promeut le dialogue et recherche le consensus entre toutes les parties est remplacée par une diplomatie fondée sur la force » aurait provoqué la colère des responsables du Pentagone. Colby aurait dit : « Les Etats-Unis ont la puissance militaire pour faire ce qu’ils entendent » et l’Église ferait bien de « choisir son camp ».

Selon le même journal, se basant sur des sources anonymes, Colby aurait suggéré que le Vatican ferait bien de se rappeler du traitement qui lui fut imposé au XIVe siècle, lorsque le pape, mis sous tutelle politique par le roi français Philippe IV le Bel, avait été assigné à résidence pendant près de 70 ans à Avignon… 

Face à cette menace à peine voilée, le pape, qui a la double nationalité américaine et péruvienne, a décidé d’annuler sa participation aux célébrations du 250e anniversaire de l’Indépendance américaine. Bien que prévoyant de s’entretenir le 3 juillet par internet avec des Américains, il n’ira pas aux États-Unis le 4 juillet, préférant se rendre aux côtés des migrants sur l’île de Lampedusa, en Italie.

En attendant, le 15 avril, à 18 h 29, la police a reçu un appel de l’un des frères du Souverain pontife, John Prevost, qui venait de recevoir une lettre anonyme lui indiquant que son domicile de New Lenox, dans l’Illinois, était visé par une bombe. Une lettre également reçue par les services de police locale. Fort heureusement, il s’agissait d’une fausse alerte.

Aux Etats-Unis, rapporte-t-on, de nombreux citoyens sont heureux d’entendre « enfin » un Américain qui pense comme eux et redonne sans doute plus de hauteur à leur pays que l’arc de triomphe de 75 mètres de haut que Trump veut ériger à sa gloire.