M. Maleki : Hafiz et Goethe – Une rencontre entre la Perse et l’Allemagne

vendredi 5 juin 2026

Mostafa Maleki.
Intervention de Mostafa Maleki, diplomate iranien et germaniste, lors de la conférence internationale de l’Institut Schiller à Berlin, les 30 et 31 mai 2026.

Hafiz et Goethe – Une rencontre intellectuelle entre la Perse et l’Allemagne

Mesdames et Messieurs,

Quand on parle de Hafiz [nom de plume du poète du XIVe siècle Shams ad-Dîn Mohammad Chirâzi] et de Wolfgang Goethe, on ne parle pas simplement de deux grands poètes. On parle de deux âmes sœurs. On parle d’une rencontre qui n’a jamais eu lieu et qui pourtant continue d’avoir un impact aujourd’hui – une rencontre entre Chiraz et Weimar, entre l’Iran et l’Allemagne, entre l’Orient et l’Occident. Et peut-être qu’aujourd’hui, à l’heure des nouveaux conflits et des nouvelles lignes de fracture, nous parlons de quelque chose dont nous avons plus que jamais besoin : l’art de vouloir comprendre l’autre.

En tant que diplomate, je suis constamment confronté à l’histoire d’Hafiz et de Goethe. Il est rare qu’un événement concernant les relations germano-iraniennes se déroule sans que ces deux noms soient évoqués, que ce soit en période de bonnes relations comme de tensions politiques.

Et il y a une raison à cela. Car cette histoire est bien plus qu’un simple récit littéraire. C’est un capital culturel. C’est un rappel que les liens spirituels peuvent survivre à l’éloignement politique.

L’année 1819 fut charnière pour la réception de la littérature persane en Allemagne. Le Divan occidental-oriental [dernier recueil majeur] de Goethe fut publié, Friedrich Rückert se consacra intensivement à la littérature orientale, et tous deux eurent accès à l’œuvre novatrice de Joseph von Hammer-Purgstall [diplomate et orientaliste autrichien], dont la traduction de Hafiz ouvrit la voie à son introduction en Allemagne.

Mais ce qui importe, ce n’est pas seulement que Goethe ait lu Hafiz. Ce qui est décisif, c’est la façon dont il l’a interprété. Goethe ne voyait pas en Hafiz un étranger exotique. Il y a trouvé un frère, un partenaire de conversation, un « frère jumeau spirituel », ce qui était loin d’être acquis.

Goethe n’a pas découvert l’Orient à une époque d’ouverture particulière envers le monde islamique. Il ne s’est pas tourné vers Hafiz dans une ère d’harmonie culturelle. Les préjugés, l’ignorance et la distance étaient alors monnaie courante.

C’est précisément pourquoi son geste porte un message pour notre époque. Le dialogue ne commence pas là où il y a accord, il commence là où existent des différences.

La grandeur de Goethe résidait dans sa capacité à reconnaître l’humain derrière l’étranger. Il cherchait non pas des raisons de séparation, mais des occasions de rencontre. C’est peut-être là la leçon la plus importante que nous ait léguée le Divan occidental-oriental. Goethe n’était en aucun cas dépourvu d’esprit critique. Il avait une vision différente de bien des choses. Il est resté un esprit libre, mais ses critiques n’ont jamais entraîné le refus du dialogue.

Il comprenait certaines choses que nous menaçons parfois d’oublier aujourd’hui :
• Comprendre ne signifie pas être d’accord.
• On peut être en désaccord et écouter quand même.
• On peut formuler des critiques tout en faisant preuve de respect.
• On peut reconnaître les différences et ressentir malgré tout un sentiment de connexion.

C’est précisément là que réside l’une des formes les plus élevées de culture intellectuelle et diplomatique.

« Celui qui se connaît lui-même et connaît les autres reconnaîtra également ici : l’Orient et l’Occident ne peuvent plus être séparés. »

Ces vers célèbres sont souvent cités. Pourtant, ils sont rarement pleinement compris. Goethe ne se contente pas d’affirmer que l’Orient et l’Occident sont liés. Il ajoute : ceux qui se connaissent eux-mêmes et connaissent les autres reconnaîtront ce lien. Ce lien n’est donc pas acquis. C’est une tâche. Cela exige de la curiosité. Cela exige une éducation. Cela exige une volonté d’aller au-delà de ses propres horizons. C’est pourquoi le dialogue des civilisations n’est pas un état qui s’accomplit une fois pour toutes. C’est un processus continu, un mouvement, une quête incessante de compréhension. L’amitié entre les nations fonctionne aussi de cette manière. La paix fonctionne aussi de cette manière.

Mesdames et Messieurs,

Hafiz n’est pas un personnage historique en Iran. Hafiz est vivant. Ses vers accompagnent les gens au quotidien. Presque chaque famille possède un recueil de poèmes d’Hafiz. Ses poèmes sont lus, cités et redécouverts sans cesse. Quiconque souhaite comprendre l’Iran doit également comprendre Hafiz. Et quiconque comprend Hafiz comprend quelque chose de l’essence même de la culture persane. Hafiz et Goethe m’ont accompagné non seulement dans ma carrière diplomatique, mais depuis mes années d’étudiant. Je me souviens encore très bien de mes premiers semestres d’études allemandes. Mon allemand était alors loin d’être parfait.

Pourtant, je me suis aventuré à traduire le Chant de Mahomet de Goethe en persan. C’est peut-être à ce moment-là que mon propre voyage entre les mondes a commencé — entre langue allemande et culture persane, entre Goethe et Hafiz.

Depuis, ces deux grands poètes ne m’ont jamais lâché. Je me souviens aussi de l’époque où j’étais guide touristique pour des visiteurs germanophones en Iran. À maintes reprises, j’ai vu des voyageurs allemands attendre avec impatience un endroit précis : Chiraz. Ils voulaient voir le Mausolée d’Hafiz.

Mausolée d’Hafiz à Chiraz en Iran.

Bien souvent, cette visite constituait l’un des moments les plus émouvants de leur voyage. Et lorsque nous regardons l’image du mausolée d’Hafiz, nous voyons plus qu’un simple tombeau. Nous voyons un lieu de mémoire culturelle, un lieu de rencontre pour des personnes de pays et de cultures différents. Ce lien perdure encore aujourd’hui. Il perdure dans l’œuvre de Günther Uecker, qui a consacré d’importantes séries d’œuvres à Hafiz. Il perdure dans les rencontres entre artistes, universitaires et personnalités culturelles.

Et cela perdure à travers un projet particulièrement émouvant. L’artiste allemand Knut Reinhardt, en collaboration avec son épouse Ingrid, a créé une sculpture lumineuse de Goethe et l’a installée à Shiraz.

En fin de compte, Goethe, qui n’avait jamais pu se recueillir sur la tombe de son frère spirituel, y parvint donc symboliquement. Un symbole qui montre que la proximité culturelle peut être plus forte que la distance politique et géographique. Un symbole qui montre que le dialogue perdure. Et c’est peut-être précisément ce qui nous conduit à la véritable pertinence de Hafiz et de Goethe aujourd’hui.

Lorsque Goethe qualifie Hafiz de frère jumeau, il ne veut pas dire qu’ils étaient identiques. Les jumeaux ne sont pas identiques. Chacun a sa propre voix, sa propre expérience, sa propre histoire. C’est peut-être là précisément le message de notre époque.

• La tradition européenne a légué à l’humanité l’idée d’individualité — la dignité et la liberté de l’individu.
• La sagesse persane, telle que nous la rencontrons chez Hafiz, nous rappelle qu’en même temps, les êtres humains font partie d’un tout plus vaste et que le véritable épanouissement réside non seulement dans le moi, mais aussi dans la connexion aux autres. L’un sans l’autre reste incomplet.

Peut-être la rencontre entre Hafiz et Goethe nous touche-t-elle encore si profondément aujourd’hui parce que chaque culture y reconnaît quelque chose qui la complète. Pas une supériorité, pas de subordination, pas de fusion, mais la complémentarité. Une culture mondiale partagée ne naît pas de la disparition des différences. Elle naît de la fécondité des différences.

Mesdames et Messieurs,

Un monument Goethe-Hafiz se dresse aujourd’hui à Weimar. Il ne représente pas les deux poètes. Il représente deux chaises face à face. Deux places vides. Et c’est peut-être précisément là que réside son message le plus profond. Car le dialogue entre Hafiz et Goethe n’est pas terminé.

Monument Hafis-Goethe à Weimar, Allemagne.

Les chaises attendent de nouveaux interlocuteurs, allemands et iraniens. Des personnes de religions, de cultures et d’expériences politiques différentes. La question n’est pas de savoir si Hafiz et Goethe se sont parlé. La question est de savoir si nous sommes prêts à poursuivre leur conversation, surtout aujourd’hui.

Dans un monde qui juge souvent plus vite qu’il ne comprend, dans un monde où les conflits géopolitiques obscurcissent fréquemment notre vision de la réalité humaine et culturelle, le plus grand danger pour le dialogue ne réside pas dans les divergences d’opinions. Il réside dans la perte de la volonté de comprendre l’autre, et dans la perte de la raison de le traiter avec respect.

Ceux qui ne souhaitent plus comprendre ne peuvent plus établir de lien. Hafiz et Goethe nous apprennent quelque chose de différent. Ils nous apprennent que la rencontre culturelle n’est pas une faiblesse. C’est une forme de force intellectuelle. Cela exige de la confiance en soi. Éducation, curiosité, et la volonté de se laisser enrichir par l’autre.

Peut-être est-ce là le véritable message que nous lisent ces deux grands poètes à la fin d’une ère de domination, d’affrontement et d’arrogance culturelle : l’avenir n’appartient pas aux murs.

L’avenir appartient aux ponts. Et rares sont aujourd’hui les ponts entre l’Iran et l’Allemagne, entre l’Orient et l’Occident, qui brillent autant que celui qu’Hafiz et Goethe ont construit ensemble.

(...)